Simba Mosala : tout a commencé par une orange…

Soudain, dans la lumières des phares de la Jeep, apparaît une minuscule silhouette. Celle d’une fillette. Elle marche le long du trottoir. Son attitude ne laisse aucun doute : elle attend un client… Elle ne doit même pas avoir 10 ans ! La vision ne dure d’un instant, mais la femme blonde installée à l’arrière du véhicule, sent sa gorge se serrer. Cela ne fait pas une demi-heure que Lys est arrivée au Congo et, déjà, elle est bouleversée. Il y a eu d’abord ces gamins, à l’aéroport, grappe humaine qui s’accrochait à elle, proposant de porter ses bagages, quémandant, mains tendues, regards implorant et qu’il a fallu repousser. Et à présent, tandis que le chauffeur la mène à destination, elle découvre les rues délabrées, les chaussées défoncées, et la misère, partout. La nuit est tombée et l’éclairage inexistant. Dans les ténèbres qui enveloppent leur voiture, Lys cherche à distinguer autre chose que les ruines, les immondices, les ombres en guenilles. En vain. Et lorsqu’elle aperçoit la petite prostituée, elle a l’impression qu’une main vient de lui plonger dans sa poitrine et de lui empoigner le coeur… Elle se tourne vers l’homme assis à ses côtés. Vincent arbore le même masque blafard qu’elle.
— Je ne peux pas rentrer, Lys, lui dit-il. Je ne pourrais jamais oublier ça,retourner chez nous et passer à autre chose, c’est impossible…

Des rues de Kinshasa (en haut à gauche) au havre de Kikwit : Lys sur le seuil la maison louée à un prêtre, et Vincent dans la brousse.

Des rues de Kinshasa (en haut à gauche) au havre de Kikwit : Lys sur le seuil la maison louée à un prêtre, et Vincent dans la brousse.

C’est à cause d’une orange que Vincent et Lys, les deux passagers de la Jeep, sont à Kinshasa. C’est à cause d’une orange que leur vie a basculé, un beau jour de 2005.
A cette époque, Vincent, qui travaille comme chef de chantiers à l’étranger un peu partout dans le monde, est en poste au Caire, en Egypte. Lys, qui le suit dans toutes ses missions, en profite pour visiter le Mont Sinaï, la mer rouge, le désert de l’Ouest, la descente du Nil et la Vallée de Roi. Au mois de juin, le couple profite d’une période de congés en Belgique (Vincent travaille huit mois d’affilée, et à ensuite droit à trois mois de vacances, qu’il passe avec son épouse dans leur pays d’origine). Chez eux, se réunissent régulièrement des amis congolais. Des gens issus de tous les milieux sociaux se retrouvent autour de leur table : des personnalités scientifiques, des religieux, aussi bien que de simples ouvriers. La conversation, immanquablement, se focalise sur la guerre dans laquelle s’embourbe l’ancienne colonie belge de 1908 à 1960. On déplore les femmes violées, l’épidémie de sida, ou encore les pillages des couvents, des magasins, les destructions des infrastructures… Et on s’interroge : comment aider au mieux les populations ? Où est-on le plus efficace ? Faut-il retourner travailler sur place, au Congo, ou chercher des soutiens en Europe ? Quelle est la meilleure solution ? Lys et Vincent assistent impuissants à ces spéculations, se sentant trop « petits » et trop ignorants pour émettre la moindre opinion.
Jusqu’à ce jour de l’été 2005, où une de leurs convives, à la fin d’un nouveau repas de palabres, plonge soudain la main dans la corbeille de fruits. « Au moment du dessert, cette femme a attrapé une orange pour nous la montrer, raconte Lys. Elle s’est écrié : “Vous voyez ça ? Eh bien, chez nous, ça pourrit… Que voulez-vous en faire ? Il n’y a pas de routes pour aller les vendre en ville, pas d’usine pour en faire du jus ! Il n’y a rien chez nous !” Personne ne disait plus rien, alors Vincent a simplement lâché : “Je vais être bientôt en retraite. Je pourrais peut-être faire quelque chose… mais je veux d’abord aller voir, me rendre compte sur place.” Et quelque mois plus tard, nous nous sommes envolés pour le Congo. »
C’est un ami prêtre qui organise ce premier voyage. A l’aéroport de Kinsasha, Camille Masumu, le bourgmestre de Mont Gnafula, une commune au sud de Kinshasa, récupère le couple. Il les conduit, au volant de sa Jeep, jusqu’à leur lieu d’hébergement, le monastère des pères de Prémontré. (Un ordre fondé au XIIe siècle par Saint Norbert qui doit son nom à une forêt de l’Aisne près Laon. Il reste aujourd’hui deux abbayes en France, l’une en Normandie l’autre dans les Bouches-du-Rhône et trois autres francophones : à Leffe, en Belgique, à Saint-Constant au Québec. Le dernier site se trouve à Kinshasa en République Démocratique du Congo.)
Les jours suivants, le bourgmestre Masumu leur fait visiter la capitale congolaise… Le malheur et la pauvreté sont partout, écrasants, révoltants, injustes, insoutenables, surtout lorsqu’ils frappent les enfants. Comme leur explique leur guide, les gamins en haillons que Lys et Vincent peuvent voir partout autour d’eux sont des « shégués », un terme péjoratif qui désigne les enfants des rues. Les shégués ont une réputation épouvantable. Tout le monde se méfie d’eux, personne ne les plaint. Les garçons sont mendiants, trafiquants, voleurs, drogués, violents; Les filles, prostituées. Le bourgmestre Masumu leur montre une adolescente qui dort, recroquevillée en position foetale, sur un muret juste devant une agence bancaire. « Cette petite dormait le jour, parce qu’elle aussi “travaillait” la nuit, pour gagner de quoi survivre, comme celle que nous avions aperçue le soir de notre arrivée » explique Lys. Depuis les années 90, la rumeur accuse les shégués d’être des sorciers, et on les chasse partout. Leur condition de paria leur colle à la peau comme une malédiction : même devenu adulte, pour ceux qui y parviennent, un shégué reste un shégué.
A la fin de leur séjour, Vincent confirme à son épouse la résolution prise dans la Jeep, le premier jour, en découvrant la fillette dans la rue. Il ne se sent pas capable de rentrer en Belgique pour profiter de la retraite après avoir vu un tel spectacle. Lys est sur la même longueur d’onde.
Evidemment, cette décision n’est pas née, comme cela, sur un coup de tête. Elle prend ses racines bien plus loin, dans leur foi, à leur engagement de vivre en chrétien, à ces phrases qui, pour eux, ne sont pas que des mots : aime ton prochain comme toi-même, et puis bien sûr, ce que tu fais au plus petits d’entre eux… En Egypte, Lys n’a pas seulement fait du tourisme, elle s’est aussi rendue dans les bidonvilles « pour voir si elle pouvait se rendre utile ». Au Congo, Vincent et elle, veulent aider, secourir, soulager, sans avoir d’idée ni de plan de bataille précis.« Apporter notre petite goutte d’eau à l’océan, dit Lys. Reconstruire quelque chose en mettant l’homme au centre cette reconstruction… »

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Vincent au travail. Un coup de peinture sur les murs, un tableau noir et des pupitres : la salle de classe est prête à accueillir les élèves.

A Kinshasa, tout le monde les met en garde. Les shégués, leur explique-t-on, sont irrécupérables. De fait, toutes leurs premières initiatives échouent. « D’abord parce que le pays est trop corrompu, soupire Lys, et ce n’est pas un petit obstacle… Tu ne peux imaginer… » Découragé, le couple n’est pas loin d’abandonner lorsqu’un autre ami prêtre, mis au courant de leurs déboires, propose de leur louer une maison à Kikwit, à 500 km de Kinshasa. Quand Lys l’interroge pour savoir s’il y a des enfants des rues à Kikwit, le religieux lâche : « des centaines, ils arrivent de partout et il n’y a personne pour les accueillir »
De retour en Belgique, Lys et Vincent se rendent dans des écoles, dans les paroisses, pour alerter sur la situation des Congolais. Lys garde en tête une image et une phrase qui deviennent les moteurs de son action. L’image, c’est celle de la fillette, recroquevillée par terre – « Je pensais sans arrêt à elle… », confie-t-elle. – La phrase, c’est celle prononcée par le gouverneur de Mont Ngafula qui les a reçus peu de temps avant leur départ : «Si vous sauvez un seul de ces enfants, alors votre voyage n’aura pas été inutile.»
En Belgique, Lys et Vincent créent une association. Elle est enregistrée sous le matricule 878 695 383 et porte le nom, soufflé par un religieux congolais, de Simba Mosala, c’est-à-dire « Met toi au travail », en langue lingala. L’idée de Vincent, c’est de faire profiter les jeunes défavorisés de son expérience de chef de chantier, de former les garçons aux métiers du bâtiment, afin de leur permettre de gagner leur vie. Dans un deuxième temps, l’association prévoit d’accueillir les jeunes mères célibataires, pour leur apprendre à s’occuper de leur bébé, à coudre, à cuisiner, l’hygiène et aussi leur apprendre à lire.

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Au début, la cuisine est des plus rudimentaires, mais elle permet de nourrir de nombreux enfants.

De retour au Congo en 2009, Lys et Vincent se rendent à Kitwit, à bord d’un petit coucou et se mettent aussitôt au travail. Le local, mis à leur disposition, a en effet besoin d’un rafraîchissement. C’est un euphémisme. Vincent repeint et aménage la salle de cours. Lys arpente les rues, tente d’approcher les enfants, de les convaincre de la suivre au centre. Ce n’est pas la perceptive d’éducation qui convainc les premiers arrivants, mais la promesse d’une assiette pleine. La cuisine, n’a de cuisine que le nom. On y prépare la nourriture dans des gamelles posées à même le sol. Mais l’aventure commence ainsi, avec quelques gamins assis en cercle autour d’une gamelle, piochant la nourriture dans le même plat…
La tâche qu’il leur reste à accomplir est gigantesque : recueillir des dons en Europe, recruter des bénévoles au Congo, apporter hygiène et sécurité au centre, trouver un générateur pour l’électricité… « Aujourd’hui nous sommes reconnus par les autorités congolaises, se réjouit Lys, l’administration elle-même nous envoie des gamins… » Avant d’en arriver à cette légitimation, le couple a connu les tentatives de racket, les intimidations, les vols, les saccages, les enlèvements d’enfants par les réseaux de prostitution… Pour un gamin sauvé, combien portés en terre ? Pour un sourire retrouvé, combien de larmes ? L’histoire de Simba Mosala, de Lys et de Vincent, est faite de courage et d’amour de son prochain, de petites victoires et de grandes déceptions, d’humbles succès et de terribles désillusions. Jamais de renoncement. Si leur courage vous émeut et que vous vous demandez « et moi, que puis-je faire pour leur venir au secours des enfants de Simba Mosala ? », la réponse est simple : vous pouvez leur adresser un don. Vous pouvez également partager cet article, pour faire entendre leur voix.

Si vous souhaitez, vous aussi, aider les enfants de Simba Mosala, vous pouvez envoyer vos dons, par chèque, à l’adresse de Simba Mosala – Rue du Bosquet 25– B – 6141 Forchies-la-Marche – Belgique. Pour les donateurs belges, tout don à partir de 40 € bénéficie de l’exonération fiscale.

3 commentaires

  • Drouhin 19 janvier 2015 at 18 h 31 min

    Bien sur je connais l’histoire d’amour entre Lys, Vincent et ces enfants, mais je suis toujours émue de la relire.

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  • Virginie 20 janvier 2015 at 17 h 00 min

    merci, Cyril, pour ton article. Il est d’utilité publique en ce moment!

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    • Cyril Guinet 20 janvier 2015 at 17 h 03 min

      Merci Virginie. Je ne demande rien d’autre que ça : être utile…

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