Roselle, l’ange gardien à quatre pattes du 11 septembre

Un tapis rouge. Des stars (parmi lesquelles Eva Longoria, héroïne de la série Desesperate Housewife). Des caméras. Le Hilton de Beverly Hills semble paré pour accueillir la cérémonie des Oscars du cinéma. Ce ne sont pourtant pas des acteurs ou des actrices que l’on s’apprête à distinguer ce 4 octobre 2011, mais des chiens. Le luxueux hôtel californien accueille en effet la cérémonie du « Chien héros de l’année ». L’événement, animé par un présentateur de télé vedette aux Etats-Unis, Carson Kressley, est retransmis en direct sur Hallmark Channel.
Parmi les animaux exceptionnels que l’on doit récompenser ce jour-là, on trouve Bino, un « K-9 », c’est-à-dire un chien d’intervention de l’armée, ayant servi en Irak. Sage, autre K-9, spécialisé lui dans la recherche de personnes disparues, s’est illustré en Louisiane, après le passage de l’ouragan Katrina en 2005. Stacey Mae, une chienne de race bouvier suisse, est, elle, une mascotte des enfants malades des hôpitaux.
Pour désigner le grand vainqueur, 400 000 personnes se sont connectées sur le site de l’American Humane Association, une organisation de défense des animaux fondée en 1887, ont lu l’histoire de ces héros à quatre pattes, et voté pour leur favori. Le verdict de ce scrutin : Roselle, un labrador fauve guide d’aveugle l’emporte. Hélas, au moment où elle est désignée « Chien héros de l’année 2011 », Roselle n’est plus de ce monde. C’est son maître, Michael Hingson, qui reçoit la récompense en son nom. Il commence son discours d’hommage en rappelant son exploit : « Elle m’a sauvé la vie » dit-il.
Roselle nait le 12 mars 1998 au centre de chiens guides pour aveugles de San Rafael, en Californie. Son apprentissage se déroule dans une famille de bénévoles de Santa Barbara, Kay et Ted Stern. Pendant la période où ils en ont la garde, Kay et Ted emmènent Roselle partout, au théâtre, au restaurant, la font même voyager en avion. Toutes ces expériences doivent lui enseigner comment se comporter dans les transports, dans les lieux public, à ne pas aboyer pendant un spectacle par exemple. Roselle n’est pas la première chienne guide que les Stern forment, et ils notent que celle-ci est très douée. Elle apprend vite, comprend tout, et rien ne semble pouvoir la prendre au dépourvu. Elle fait face aux nouvelles situations avec un enthousiasme inoxydable. Un  jour d’hiver, Kay et Ted emmènent Roselle à New York. La jeune chienne n’a connu que le soleil californien, mais le climat frisquet de la côte est n’entame pas pour autant sa bonne humeur. Au contraire, lorsqu’elle découvre la neige, Roselle se met à gambader dans la poudreuse essayant  de happer les flocons qui tombent sur son museau. Elle possède en bonus un caractère en or. « C’est une chienne qui bat de la queue douze heures par jour tellement elle est joyeuse ! », a l’habitude de dire Ted Stern.
Le 22 novembre 1999, Roselle – qui a donc un peu plus d’un an – a terminé sa formation. Le moment est venu pour elle de quitter la famille Stern et de rencontrer celui qu’elle devra désormais guider quotidiennement : Aveugle de naissance, Michael Hingson, 51 ans, est directeur commercial d’une société informatique qui a ses bureaux aux 78e étage de la tour Nord du World Trade Center à New York. Roselle est son cinquième chien guide, mais, comme il l’expliquera plus tard, dès les premières promenades, ce dernier sent que Roselle est différente. Ce n’est pas pour lui déplaire. « J’avais demandé au centre un animal à la fois sérieux et joueur. Je voulais un guide qui soit aussi un bon compagnon, confie-t-il. Je n’ai pas été déçu. A peine arrivée chez nous, Roselle fait la conquête de tout le monde. Mon épouse l’a aussitôt adorée et Linnie, ma précédente chienne guide que je conservais alors qu’elle était à la retraite, voulait tout le temps jouer avec elle. »
Le seul petit défaut de Roselle, c’est qu’elle ronfle la nuit. Autre particularité, elle a peur du tonnerre. « Dès qu’on la voyait se mettre à trembler, poursuit Michael Hingson, on savait que l’orage allait arriver. »
Pratiquement deux années vont passer ainsi. Deux années paisibles avant que soudain, pour Michael Hingson, pour Roselle, pour la planète entière, tout bascule. Le mardi 11 septembre 2001, à 7 h 40, Michael Hingson guidé par Roselle arrive à bureau. Sur leur passage, deux de ses collègues, Frank et David, lui adressent un bonjour cordial et la chienne a droit à quelques caresses amicales. Tandis que le non-voyant commence sa journée, le labrador se couche à ses pieds.

Le matin du 11 septembre 2001, à 8h46 et à 9h03, deux avions de ligne percutent les tours jumelles du World Trade Center à New York.

A 8 heures 46 précisément, Michael entend une monstrueuse déflagration. Sentant le sol et les murs trembler autour de lui, il songe à un séisme. Comment pourrait-il imaginer qu’un boeing 767 vient de s’encastrer entre les 93e et 99e étages du building ? Tandis que la tour commence à pencher, Frank, son collègue, lui explique que des débris enflammés tombent devant les fenêtres. « J’ai répondu qu’il fallait évacuer les lieux en prenant les escaliers, explique Michael, comme on nous avait appris lors des exercices incendies et de ne surtout pas utiliser les ascenseurs. Avant de partir, j’ai tout de même voulu appeler ma femme pour l’avertir qu’il y avait eu une explosion au World Trade Center, et que je rentrais à la maison. » Ne parvenant pas à joindre son épouse, Michael laisse un message sur le répondeur, puis il raccroche et attrape le harnais de Roselle.
Le tandem formé par l’aveugle et le labrador doivent descendre 78 étages pour espérer s’en sortir vivants. Sans s’affoler, Roselle s’engage avec son maître dans la cage d’escalier à la suite de Frank et David qui ouvrent la marche. Les trois hommes et le chien descendent les premiers étages sans trop d’encombre. Mais plus ils progressent, et plus Michael sent que la température augmente. Il transpire abondamment et il perçoit que le halètement de sa chienne. Sur chaque palier, il plaque sa main contre la porte coupe-feu pour mesurer la chaleur. Au moment où ils atteignent le 70e étage, une épouvantable odeur lui envahit les narines. «Je prenais régulièrement l’avion, poursuit Michael, et cette odeur m’était très familière. C’était celle du kérosène. » Après le choc, les 35 000 litres contenus dans les réservoirs du Boeing sont en effet en train de répandre dans les étages.
Vaille que vaille, Michael et Roselle, continuent leur descente. Autour de lui, l’aveugle entend les signes de panique, des gémissements, des plaintes, des propos désolés. « Soudain, quelqu’un a crié « attention, il y a une personne brûlée devant vous ! ». Je me suis écarté en plaquant Roselle contre  mes jambes, se souvient-il. J’ai demandé à mon collègue David ce qu’il voyait. Il m’a répondu que c’était une femme, tellement brûlée qu’elle n’a même plus forme humaine. » Bouleversé, l’aveugle doit cependant garder son calme pour ne pas affoler Roselle. « Si elle avait senti mon inquiétude, elle se serait alors plus préoccupée de moi que de trouver la sortie.
Un peu plus loin, le groupe tombe sur un deuxième blessé. « David m’a dit que c’était pire que la première victime, soupire Michael, il m’a décrit un zombie, aux cheveux couvert de cendres, marchant droit devant, les yeux hagards. Ses vêtements avaient brûlé et sa peau se détachait en cloques et en lambeaux. »
Dans cet enfer, une femme près de Michael, prise d’une crise d’hystérique, refuse d’avancer. Alors que les encouragements des personnes qui l’entourent ne parviennent pas à la ramener à la raison, elle reprend courage en caressant le pelage de Roselle. Une pensée frappe alors l’esprit de Michael. « Il n’y avait pas encore de véritable panique, explique-t-il. Mais cela pouvait changer si la cage d’escalier se retrouvait soudain plongée dans l’obscurité. Pour moi, cela ne changeait rien. J’ai donc dit à tout le monde de ne pas s’inquiéter, qu’en cas de problème, Roselle et moi, pourrions servir de guides. Des gens ont ri, et l’ambiance s’est allégée. »
La foule, au fur et à mesure de la descente, devient de plus en plus dense. Arrivé au 30e étage, Michael est bousculé par des gens arrivant en sens inverse comme s’ils refluaient vers les étages supérieurs. « Je n’ai pas compris tout de suite, se rappelle-t-il, puis j’ai entendu des applaudissements et j’ai compris que c’était les pompiers. » Tandis que l’aveugle encourage également les sauveteurs en tapant dans ses mains, sa chienne les saluent à sa façon, en jappant joyeusement. L’un des secouristes, apercevant Michael, s’arrête pour lui proposer de l’aider à descendre. « J’ai eu un mal fou à le convaincre que ma chienne était parfaitement capable de me conduire au dehors », poursuit Michael. L’instant d’après, le soldat du feu reprend leur ascension des étages. La plupart de ces sauveteurs ont trouvé la mort dans la tour…
Il faudra vingt minutes à Michael Hingson et à ses compagnons pour atteindre le 30e étage, mais leur progression devient de plus en plus délicate. Dix étages plus bas, le sol est rendu glissant par l’eau répandue par des pompiers. L’aveugle doit ralentir l’allure pour ne pas tomber. « Au sixième étage, je n’en pouvais plus, se souvient-il, je ne sentais plus mes jambes. Je pensais Karen, je voulais l’appeler. »
A l’autre bout du pays, dans leur maison de Santa Barbara, Kay et Ted Stern découvrent les nouvelles, horrifiés. Les images de l’attaque terroriste sur les tours jumelles passent en boucle sur les écrans de télé. « Nous avions plusieurs amis à New York, dit Ted. Et nous savions que Michael travaillait au World Trade Center. Nous leur avons envoyé à tous des courriels. Nous voulions savoir s’ils étaient sains et saufs. »
Sain et sauf, Michael, sa chienne et ses collègues le sont presque. Ils viennent d’atteindre le rez-de-chaussée du bâtiment. Leur périple depuis le 78e étage aura duré une cinquantaine des minutes. Dix minutes supplémentaires leur seront encore nécessaires pour traverser le hall, en évitant éviter les débris, et en se frayant un chemin dans la cohue. Lorsqu’ils se retrouvent enfin à l’air libre, c’est pour découvrir un spectacle d’apocalypse. « David a levé les yeux, et il m’a dit que la tour n°2 était en flammes, raconte Michael. Nous étions en pleine confusion, et nous pensions que le feu s’était propagé d’une tour à l’autre… » Les trois hommes ignorent alors qu’un quart d’heure après l’attaque de la tour nord, alors qu’eux-mêmes luttaient pour survivre, un second avion, le vol 175 d’United Airline transformé en bombe volante par une deuxième équipe de terroristes, était venu percuter la tour jumelle du World Trace Center.
Frank propose à ses collègues de rejoindre sa voiture, garée non loin de là lorsque, soudain, un fracas épouvantable, de verre et d’acier, retentit. « Je n’oublierai jamais ce bruit : on aurait dit une cascade de métal et de béton, dit Michael. Et je n’oublierai pas non plus les cris des gens affolés. » En quelques secondes, le gratte-ciel s’écroule comme un château de cartes. « Le sol tremblait sous nos pieds, poursuit-il. David a crié « oh mon Dieu ! » J’ai pris le harnais de Roselle et nous nous sommes mis à courir.  C’était chacun pour soi. Personne n’aidait plus personne. Nous courions tous pour nos vies. » En un instant, un nuage de poussière et de cendre recouvre tout le quartier. Ce que Michael ne peut pas voir à cet instant, c’est que son labrador sable est devenu… gris ! Le métro est hors service. Plus aucun train ne circule. Michael trouve refuge chez son collègue David, à Manhattan avant de pouvoir rentrer chez lui à Westfield et rassurer complètement sa femme Karen, le lendemain, mercredi matin. Sa boîte e-mail débordait de messages inquiets, et le directeur commercial s’emploie aussitôt à rassurer tout le monde. Kay et Ted Stern, eux, ne recevront les nouvelles rassurantes que le vendredi 14 septembre, par l’intermédiaire du centre de chien guide pour les aveugles de San Rafael.

Michael Hington avec Roselle, la chienne guide d'aveugle qui lui a sauvé la vie.

Michael Hingson avec Roselle, la chienne guide qui lui a sauvé la vie.

Grâce à Roselle, Michael ne fait pas partie des 2977 personnes qui ont perdus la vie dans l’effondrement des tours. Dès que son histoire est connue, les médias sollicitent Michael pour publier son témoignage. Si ce dernier accepte de répondre aux interviews, c’est avant tout pour servir la cause des chiens guides d’aveugles. Pendant plus de six ans, Michael devient ainsi le porte-parole du centre de San Rafael, parcourant des centaines de milliers de kilomètres à travers les États-Unis et le reste du monde. Roselle l’accompagne partout : à San Francisco, au Kansas ou en Corée. Pour se rendre avec son maître en Nouvelle-Zélande, elle effectue même un voyage de 23 heures, sans avoir besoin d’aller aux toilettes une seule fois. « Je n’ai pas réussi à faire aussi bien qu’elle ! » plaisante son maître.
En juin 2011, Roselle est sélectionnée pour participer au concours du «chien héroïque d’Amérique ». A cette date, elle est déjà très malade. A vrai dire, elle est même en fin de vie.
En 2004, un vétérinaire s’est aperçu que Roselle souffrait d’une thrombocytopénie, une maladie du sang. Un traitement a permis de stabiliser son état de santé. Malgré tout, elle a continué à travailler et à guider Michael jusqu’en février 2007. De nouveaux examens révèlent alors une nouvelle aggravation. « Le vétérinaire nous a expliqué que les médicaments qu’elle prenait  depuis des années lui avaient abîmé les reins, explique Michael. Et je pense que le stress, etles fumées qu’elle a respirées le 11 septembre lui ont aussi été néfastes… » Cette fois, Roselle est contrainte à la retraite. Elle passe dès lors ses journées à manger, à se promener et à jouer avec Fantasia, sa remplaçante auprès de Michael. Malgré tous les soins que Michael engage pour soulager sa chienne – Il lui a même offert des séances d’acuponcture contre la douleur -, son état ne cesse de se dégrader. Au printemps 2011, la pauvre chienne a de plus en plus de mal à se lever. Et quand elle y parvient, au prix d’un effort considérable, elle se révèle incapable de faire le moindre pas.
Le vendredi 24 juin 2011, Roselle vomit du sang et Michael l’a fait aussitôt transporter d’urgence dans une clinique vétérinaire. Le docteur Harb réunit une équipe pour tenter une opération de la dernière chance. Deux jours plus tard, le dimanche 26 juin, Michael et son épouse viennent une nouvelle fois rendre visite à Roselle, pour apprendre, hélas, que son état de santé continue de se détériorer. Au point que les vétérinaires suggèrent à son maître d’abréger ses souffrances. « Comment dire au revoir à un chien comme Roselle ? souffle Michael. Comment pourrais-je jamais rendre hommage à ce qu’elle a fait pour moi ? Roselle a été l’une des plus grandes bénédictions, une des plus grandes joies de ma vie. Je sais qu’il n’y en aura plus jamais comme elle. Dieu a sans doute cassé le moule quand elle est venue dans le monde. J’ai eu sept chiens guides et j’ai eu l’occasion d’en voir des milliers au travail. Roselle reste unique. Partout où elle passait, elle distribuait de l’amour autour d’elle. »
Alors, après de nombreuses consultations et discussions, Michael prend finalement sa décision – terrible décision pour lui. A 20 heures 52, exactement – Michael a noté l’heure précise – la formidable Roselle fermait les yeux pour toujours. « Cela reste pour moi, depuis les attentats du World Trade Center, le jour le plus dur de ma vie », soupire Michael. « Je me souviens que je lui ai dit que Karen et moi l’aimions et elle était une chienne formidable, poursuit-il. Elle tremblait et nous savions qu’elle était vraiment mal. Il n’y avait vraiment pas d’autre choix à ce moment-là. »
Lorsque son chagrin s’est atténué, Micheal Hingson a repris la route. Il donne aujourd’hui des conférences, répond aux interviews, témoigne dans les écoles et les lycées. Il a également écrit un livre, Thunder Dog, pour rendre hommage à Roselle. Kay et Ted Stern, pour leur part, affirment que l’histoire de Hingson a inspiré leur vie. « Nous continuons à former des chiens d’aveugle, explique Ted. Et l’histoire de Michael est pour nous une formidable motivation. » Par de-là la mort, Roselle, le chien héros du 11 septembre, continue de guider les hommes.

Pour en savoir plus, vous pouvez visiter le site Michael Hington (en anglais) : michaelhingson.com. Son livre témoignage Thunder Dog, non traduit en français, est disponible également en livre électronique, en audiobook et peut être commandé sur internet.

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