Rintintin : des tranchées de la Grande Guerre aux studios d’Hollywood

Ce berger allemand a fait rêver des générations de jeunes (et moins jeunes) téléspectateurs. Mais si les aventures de Rintintin, sans doute le chien le plus célèbre du cinéma et de la télévision, sont connues, son histoire – sa véritable histoire – l’est beaucoup moins.
Elle commence en septembre 1918 alors que la Première Guerre mondiale touche alors à sa fin. Dans l’est de la France, cependant, les troupes allemandes résistent encore. Du côté de Saint-Mihiel, un village situé en plein cœur du département de la Meuse, à mi-chemin entre Bar-le-Duc et Verdun, les troupes alliées sont stoppées dans leur avancée. Les soldats du Kaiser Guillaume II, terrés dans un réseau de tranchées bétonnées, repoussent toutes les attaques. Les 12 et 13 septembre 1918, le général américain Pershing décide d’en finir et lance une gigantesque offensive. 250 000 hommes montent au front, appuyés par 1 444 avions, 3 100 canons et 267 chars légers. Les combats vont durer une trentaine d’heures. Les Alliés arrachent la victoire, au prix fort : 7 000 soldats, français et principalement américains, y ont laissé leurs vies.
Les bombardements massifs ont transformé le paysage en un paysage lunaire, parsemé de cratères. Partout alentour, tout n’est plus que désolation. Près du village de Flirey, une patrouille américaine progresse dans les ruines d’un bastion allemand. Le baraquement des feldgrau a été soufflé par les bombes; l’ordinaire où les soldats prenaient leur repas, anéanti. Il ne subsiste pas une pierre sur l’autre. Plus loin, le chenil a été lui aussi entièrement rasé. Le caporal Lee Duncan, un grand jeune homme aux yeux rieurs, s’apprête à passer son chemin lorsqu’un bruit attire son attention. Le jeune sous-officier s’approche et découvre six survivants : cinq chiots et leur mère. Lee pourrait passer son chemin, ces animaux après tout appartiennent à l’armée du Reich. Mais pour Lee Duncan, un chien ne peut pas être un ennemi. Alors, ni une ni deux, il embarque la chienne et sa portée avec lui. Jusqu’à la fin du conflit, Betty – c’est ainsi que les soldats ont baptisé la chienne – et ses petits devinrent les mascottes du bataillon de Lee Duncan, cantonné à Toul. Le caporal n’a eu aucun mal à trouver des camarades pour adopter les chiots et en conserve deux, un mâle et une femelle, pour lui-même. Restait à leur trouver un nom…
À cette époque, des albums illustrés par Francisque Poulbot racontaient les tribulations de deux adolescents – un garçon appelé Nénette et une fille baptisée Rintintin – qui parcouraient la France en déjouant les pièges des Allemands et échappant toujours aux bombardements. Rintintin et Nénette connaissaient alors un énorme succès. Les enfants fabriquaient des petites poupées en laine qu’ils offraient aux soldats en porte-bonheurs pour les protéger des Gothas, les bombardiers les plus redoutés de l’aviation allemande. S’inspirant de ces deux personnages pour baptiser ses chiots, Lee Duncan commet cependant une petite erreur. C’est la femelle qu’il baptise Nénette alors que le petit mâle, à la gueule toute noire, et au corps fauve, hérite du nom de Rintintin.

Rintintin et Nénette, les personnages imaginés par Poulbot, et la poupée de laine fétiche.
Rintintin et Nénette, les personnages imaginés par Poulbot, et la poupée de laine fétiche.

Sur la portée sauvée par le caporal Duncan, tous les chiens meurent au fil des semaines. Seuls Nénette et Rintintin survivent. Au moment de rentrer dans son pays, Lee ne peut pas se résoudre à laisser ses chiens. Le brave soldat s’était attaché à ses bêtes. Il s’est débrouillé, on ne sait trop comment, pour que sa hiérarchie ferme les yeux et le laisse embarquer avec les deux chiots dans ses bagages. Hélas, sur le bateau qui ramène Lee Duncan aux États-Unis, Nénette tombe malade et meurt peu de temps après être arrivée sur le sol américain. Il ne reste plus que Rintintin.
Les années passent et le chien lorrain s’adapte sans problème à sa nouvelle vie californienne. Il suit Lee Duncan partout. Dans la rue, les gens se retournent sur ce grand chien, mince sans être maigre, qui ressemble à un loup, avec sa tête charbonneuse. Lee va régulièrement l’entraîner au club canin prêt de chez lui. On ne se lasse pas de voir Rintintin au dressage, ses qualités physiques et d’obéissance font l’admiration de tous. Le chien est tellement dévoué à son maître qu’on dirait qu’il se surpasse par amour pour celui qui lui a sauvé la vie, là-bas, en France. C’est au cours d’une de ses performances sportives que Rintintin va se faire remarquer.
Nous sommes à présent en 1922. Lee et Rintintin sont une nouvelle fois au club canin. Une palissade de plus de 3,5 mètres est installée sur la piste. Sur un ordre de son maître, le berger allemand s’élance… Sa course est magnifique, à la fois souple et puissance. Puis il se ramasse sur lui-même, se détend comme un ressort, ses pattes accrochent le haut de l’obstacle et d’un coup de rein il se propulse, pour atterrir en souplesse de l’autre côté. Puis Rintintin trottine pour rejoindre Lee, sans même prêter attention aux quelques spectateurs qui applaudissent son exploit. Pour mesurer la performance de Rintintin, il faut savoir que le record de saut en hauteur est détenu par un berger allemand, avec un franchissement à 3,56 mètres. Lee gratifie son compagnon de chaleureuses caresses.
— C’est bien Rintintin, tu es un bon chien ! lui dit-il en lui grattant la tête.
À quelques pas de là, un homme n’a pas perdu une miette de la scène qui vient de se dérouler sous ses yeux. À vrai dire, il est même carrément subjugué.
— Darryl Zanuk ! se présente-t-il en tendant la main à Lee Duncan. Vous avez un champion formidable ! Je suis producteur de cinéma : accepteriez-vous de me prêter votre chien pour tourner un film ?

A gauche, de haut en bas, le chiot Rintintin avec les soldats de son régiment d'adoption, avec son maître, Lee Duncan, à Los Angéles, et lors d'un tournage à Hollywood. A droite, un portrait datant de 1929 de la vedette canine, très Studio Harcourt.
A gauche, de haut en bas, le chiot Rintintin avec les soldats de son régiment d’adoption, avec son maître, Lee Duncan, à Los Angéles, et lors d’un tournage à Hollywood. A droite, un portrait datant de 1929 de la vedette canine, très Studio Harcourt.

Et voilà comment, quelques semaines plus tard, Rintintin se retrouve devant les caméras pour tourner ce qui sera son premier rôle. L’homme de la rivière de l’enfer est un western. Rintintin y interprète le chien de Pierre, le héros de l’histoire. Au moment le plus intense du film, quand Pierre est en passe d’être vaincu par l’ignoble Gaspard, Rintintin surgit et précipite l’individu au bas d’une falaise. C’est peu de dire que Rintintin crève l’écran ! Les spectateurs sont carrément fous de lui. Les réalisateurs, eux, ne tarissent pas d’éloges. Sous les ordres de Lee, le berger allemand est capable de toutes les prouesses et la plupart du temps, en une seule prise. Chaque fois que le nom de Rintintin apparaît à l’affiche, c’est le succès garanti. On murmure même qu’à l’époque la Warner Bross, qui a décroché un contrat d’exclusivité, était au bord de la faillite et que sans les entrées faramineuses des films de Rintintin, elle aurait déposé son bilan.
Pour chacun de ses tournages, Rintintin est payé 6000 dollars la semaine et il reçoit chaque mois près de 40 000 lettres de fans. Le facteur dépose au siège de compagnie des sacs entiers de courriers d’admirateurs. Aux studios, Rintintin a droit à sa propre loge. On le raccompagne, avec son maître, en limousine, et il possède son étoile sur le fameux Walk of Fame sur Hollywood Boulevard. Il est même inscrit dans l’annuaire du téléphone !
Combien d’acteurs humains peuvent-ils prétendre à la même gloire ? La plupart des films qu’il a tournés à l’époque sont des films muets. Sur les 26 longs métrages de sa filmographie, seuls quatre parlants. Sans lui faire injure, le scénario est souvent simpliste : il s’agit souvent de westerns dans lesquels Rintintin fait échec à des malfaiteurs, déjoue des plans diaboliques, ou vole au secours de son maître en fâcheuse posture. Comment expliquer alors que les gens se précipitent dans les salles obscures et applaudissent à tous ses exploits ? Peut-être est-ce parce que Rintintin est tout simplement loyal, fidèle, et courageux. Les enfants aimeraient l’avoir comme amis, comme protecteur, les adultes eux, aimeraient peut-être lui ressembler, avoir sa bravoure. Peut-être aussi incarne-t-il le chien parfait, celui qu’on rêverait d’avoir à la maison…

Rintintin, tout en haut de laffiche. Le berger allemand est au générique de 26 longs métrages.
Rintintin, tout en haut de l’affiche. Le berger allemand est au générique de 26 longs métrages.

8 août 1932. Rintintin est alors âgé de 14 ans et il est bien fatigué. Ce matin, il n’a pas pu se lever et son maître est très inquiet. Lorsqu’on sonne à sa porte, Lee Duncan va ouvrir et se retrouve face à une très jolie jeune femme blonde platine. L’actrice Jean Harlow – car c’est d’elle qu’il s’agit – est venue en voisine. Comme elle l’explique à Lee Duncan, tout le quartier a appris que Rintintin était très malade et peut-être à l’agonie et tout le monde s’inquiète. Elle vient prendre des nouvelles. Lee Duncan lui propose d’entrer et la conduit jusqu’au chien. La légende raconte que c’est cajolé par Jean Harlow, une des plus belles femmes d’Hollywood, que Rintintin a fermé les yeux pour toujours.
Lee Duncan avait fait une promesse à son chien : le ramener sur la terre qui l’avait vu naître. L’ancien caporal a donc fait transporter la dépouille de son ami jusqu’en France, son pays natal. Rintintin repose dans cimetière des chiens, situé sur l’île des Ravageurs à Asnières, en banlieue parisienne. Sa tombe est régulièrement fleurie.
Mais il était écrit que l’histoire de Rintintin ne devait pas s’arrêter là. Elle se poursuit, sous le contrôle strict de Lee Duncan, grâce à la descendance du plus célèbre des bergers allemands. En février 1958, les petits Français découvrent à la télévision une toute nouvelle série mettant en scène Rusty, un jeune orphelin recueilli par le 101e régiment de la cavalerie Fort Apache et son chien, Rintintin. L’animal, au fil des épisodes, l’aide à combattre les voleurs de chevaux, le défend contre les bêtes sauvages ou met en fuite une bande d’Indiens qui veulent piller le fort. C’est Lee Duncan qui a eu l’idée de la série, et les chiens qui se relaient pour jouer le rôle de Rintintin ne sont ni plus ni moins que les petits-fils du chien que l’ancien caporal a ramené de la guerre. Les épisodes sont passés et repassés sur toutes les télés du monde, avec toujours le même succès. Bien des années plus tard, bien après que Lee Duncan soit parti rejoindre son fidèle compagnon, le 20 septembre 1960, une autre série a mis en scène les aventures d’un nouveau Rintintin, devenu cette fois chien policier. Devinez : ce fut encore un succès !

Lorphelin Rusty, en haut, incarné par Lee Aaker, doublé par linette Lemercier dans la VF,
L’orphelin Rusty, en haut, incarné par Lee Aaker, (et doublé par une actrice, Linette Lemercier dans la VF). En bas, James Brown tenait le rôle du lieutenant Ripley « Rip » Masters.

Aujourd’hui, on trouve d’authentiques descendants de Rintintin un peu partout dans le monde. Avoir la chance et l’honneur de posséder un animal qui a dans ses gènes l’hérédité de ce chien d’exception n’est pas donné à tout le monde. La sélection est même sévère : les candidats doivent préalablement adhérer au fan-club de Rintintin, répondre à un questionnaire, et faire la démonstration de leur motivation… Moyennant plus de 1000 dollars, ils pourront ensuite acquérir un authentique (mais stérilisé) descendant de Rintintin.

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