Procès Steinheil [3] : les mille et une vies de Meg l’envoûteuse

Le docteur Gaston Lefèvre, 40 ans, arrive à présent à la barre. Le matin du 31 mai, il a été appelé par le commissaire Buchotte pour constater l’état de Mme Steinheil.
— J’ai relevé des ecchymoses légères autour des poignets et des chevilles. Des bleus sur les jambes, et comme une égratignure sur le nombril. Madame Steinheil n’avait aucune marque autour du cou et je n’ai rien trouvé qui puisse expliquer les douleurs de tête et de ventre dont elle se plaignait alors. Elle m’a paru faible, déprimée… Sa voix était cassée.
— Est-il exact docteur, demande alors le président, que vous avez chuchoté au commissaire Buchotte « c’est du chiqué ! »
— Quand j’ai dit cela, je voulais dire que ce n’était pas sérieux, pas grave…
— Madame Steinheil, reprend le président De Vallès, après vos déclarations, les enquêteurs ont recherché partout la femme rousse, et n’ont rien trouvé…
— Parce que vous avez commencé les recherches sept mois plus tard. Sur le moment, vous ne vouliez pas croire ce que je disais…
— Ce que les enquêteurs ont découvert en revanche, c’est un roman écrit par un certain Louis Ulbach. Dans ce livre, on peut lire la description d’un cambriolage commis par trois hommes déguisés en religieux et une affreuse femme rousse. Tout dans ce livre est rigoureusement identique, jusqu’au ligotage, à votre version de la nuit du drame…
— Il faudrait prouver que j’ai pu me ligoter, ce qui est impossible !
Puisque les enquêteurs peinent à retrouver les faux curés et la fameuse rouquine, et surtout parce qu’ils commencent à lorgner dans sa direction avec un peu trop d’insistance, Marguerite leur désigne de nouveaux suspects : Rémy Couillard, qu’elle accuse d’avoir volé des bijoux, ou encore Alexandre, fils de Mariette Wolf sa femme de chambre. Cette fois le mobile serait la tentative de viol. Les deux hommes sont rapidement mis hors de cause.

Scènes du procès : l'accusée s'ennuie dans son box, Mme Wolff, témoin, écoute la lecture de l'acte d'accusation et Me Aubin s'entretient avec son secrétaire.
Scènes du procès : l’accusée s’ennuie dans son box, Mme Wolff, témoin, écoute la lecture de l’acte d’accusation et Me Aubin s’entretient avec son secrétaire.

Des mois passent et l’enquête, petit à petit, s’enlise dans un marais de fausses pistes, de déclarations contradictoires et de mensonges. A la une des journaux, l’énigme de l’impasse Ronsin ne fait plus recette. Il est vrai que les journalistes ont d’autres chats à fouetter : Au Portugal, le roi vient d’être assassiné. En Amérique, on vient d’inventer une super police appelé le FBI et une nouvelle voiture révolutionnaire sort des chaînes de montage de chez Ford, le modèle T. En France, on parle du prochain départ du commandant Charcot, pour les glaces polaires, à bord de son bateau, le Pourquoi Pas. Dans le bâtiment, cela va mal : c’est la grève ! A Draveil, il y a eu des affrontements avec les forces de l’ordre. Deux ouvriers ont été tués. Comme un symbole, deux jours plus tard, les cendres d’un grand défenseur de la classe laborieuse, Emile Zola, sont transférées au Panthéon pour reposer, à jamais, parmi les grands hommes… Pendant ce temps, l’affaire Steinheil n’est pas loin d’être enterrée.
L’énigme de l’impasse Ronsin va pourtant resurgir à la une des journaux aussi soudainement qu’elle avait disparu. Le 31 octobre 1908, l’Echo de Paris publie une lettre qui relance l’affaire.
— Madame Steinheil, demande le président, pourquoi avoir écrit au directeur de l’Echo de Paris ?
— Je voulais dénoncer les lenteurs de l’enquête, et pousser les journalistes à faire le travail que la police ne savait pas faire : découvrir les assassins de mon mari et ma mère.
La lettre de Marguerite Steinheil donne effectivement un sacré coup de fouet à l’enquête, mais pas celui qu’elle escompte : Le 26 novembre, c’est-à-dire moins d’un mois plus tard, elle est écrouée à la prison Saint-Lazare, inculpée du double assassinat.

Marguerite Steinheil dans la cour de la prison Saint Lazare (à gauche), où elle fut incarcérée dans l'attente de son procès. Excellente dessinatrice, elle réalisa ce croquis de sa cellule et de sa codétenue.
Marguerite Steinheil dans la cour de la prison Saint Lazare (à gauche), où elle fut incarcérée dans l’attente de son procès. Excellente dessinatrice, elle réalisa ce croquis de sa cellule et de sa codétenue.

Elle part aux assises avec contre elle un dossier plein de fausses déclarations, d’allégations mensongères et de propos délirants. C’est bien léger. Mais les certitudes des enquêteurs, en revanche, pèsent lourd. Sa mythomanie risque bien de l’envoyer à l’échafaud.
Car c’est bien la tête de Marguerite Steinheil que M. Trouard-Riolle, l’avocat général, a l’intention de demander aux jurés à l’issue de ce procès.
— Cette histoire est moins compliquée qu’on a bien voulu nous faire croire, commence-t-il en se levant pour son réquisitoire. Tout est simple en vérité. Il y a eu crime et ce crime a un mobile : C’est M. Borderel, cet homme dont nous parle le mort dans sa lettre déchirante. Adolphe Steinheil se moque que sa femme s’amuse dans les bras d’autres hommes, mais qu’elle soit amoureuse, qu’elle aime un autre, c’est trop pour lui ! Jalousie, oui, mais aussi tendresse pour cette femme qu’il a déjà vu souffrir lorsqu’elle fut bafouée et déçue par d’autres amants. Il le lui écrit… Il le lui dit…
L’avocat général se tourne vers le box où l’accusée l’écoute, immobile comme une statue.
— Mais de son côté, Marguerite Steinheil est dévorée par la passion. Borderel est veuf, il est fortuné. Lui aussi, il est épris d’elle. Mais elle sait que, quelle que soit la force de ses sentiments, Borderel a des principes. Des principes inaliénables, infranchissables : il n’épousera jamais une divorcée.
Nouvelle pose de l’accusateur public.
— J’ai vécu cette affaire pendant des mois, poursuit le magistrat. Elle a troublé mon sommeil. Elle a troublé ma santé. J’ai acquis la conviction que Madame Steinheil a tué son mari !

Maître Aubin, son défenseur (I), le prédisent De Vallès et l'avocat général Trouard-Riolle, croqués par l'accusée.
Maître Aubin, son défenseur (I), le
prédisent De Vallès et l’avocat général
Trouard-Riolle, croqués par l’accusée.

Une nouvelle fois, l’avocat général laisse planer un moment de silence, en orateur qui sait ménager ses effets.
— Je vais vous révéler à présent, messieurs les jurés, le secret de l’affaire Steinheil ! Mme Steinheil a donc son mari en horreur. Elle aime un autre homme et mais pour vivre auprès de lui, elle doit se libérer. Sa première astuce est de faire venir sa mère à Paris. Cette dernière doit lui servir de témoin de l’agression nocturne. Le 30 mai au soir, tout le monde se couche. Marguerite Steinheil va ouvrir la porte à son complice. Elle a forcément un complice car seule, elle n’aurait pas eu la force physique suffisante pour étrangler un homme de la taille de son mari. Ensemble, ils prennent les cordes pour attacher Madame Japy. Il faut la maîtriser, la paralyser pour qu’elle puisse témoigner le lendemain… Mais les choses ne se passent pas dans la réalité comme dans l’esprit de la meurtrière. Madame Japy se réveille comme on la ligote sur son lit. Elle pousse un cri. Adolphe Steinheil se lève à son tour et surgit. Sa femme et son, ou sa complice, se jette sur lui. Il tombe. Assommé. On enroule la corde autour de son cou et l’on sert. Enfin, on retourne voir Madame Japy. C’est alors que Mme Steinheil et son complice découvrent que la vielle dame s’est étouffée. On ne voulait pas la tuer, mais elle est morte, alors on ajoute le lien, pour faire croire au double crime.
A peine l’avocat général a-t-il fini son réquisitoire que Me Aubin, le défenseur de Marguerite Steinheil, se dresse et l’interpelle :
— Où sont vos preuves Monsieur l’avocat général ? La venue de Madame Japy ? Cette dernière était malade. Il est donc logique qu’elle vienne chez sa fille où elle savait qu’elle serait mieux soignée. Pourquoi tout compliquer pour en faire roman ?
Pendant sept longues heures, Me Antony Aubin va reprendre le dossier d’accusation et le retourner point par point.
— On nous dit : « Les cambrioleurs ont laissé un billet bien en évidence, n’ont pas pris les bijoux et n’ont pas fouillé le pantalon de la victime dans lequel se trouvait son porte-monnaie ! » Si les voleurs avaient tout pris, vous auriez dit : « étrange ces voleurs qui emportent tout ! » Le ligotage ? Il n’est pas terrible c’est vrai, mais il est sérieux. Les pieds sont solidement attachés et les mains croisées derrière la nuque. Si le lien est lâche autour du cou c’est que Madame Steinheil en se débattant l’a fait glisser.
Il est 22 h 30, ce 13 novembre 1908, lorsque les jurés se lèvent et quittent la salle d’audience pour aller s’isoler dans le secret de la salle de délibérations. Place Dauphine et sur le boulevard du Palais, la foule reste là, à attendre le verdict. Imaginez-vous, vous aussi, vous aussi, face au président De Vallès. Celui-ci vous explique que la loi ne vous demande pas par quels moyens vous vous êtes convaincus, quel témoignage ou quel élément matériel a forgé votre opinion. Il vous précise que la loi vous invite à vous interroger vous-même dans le silence et le recueillement, afin de dire si, en votre âme et conscience, vous pensez l’accusée coupable des faits qui lui sont reprochés.

Marguerite Steinheil, devenue la baronne Abinger, a entrepris la rédaction de ses mémoires.
Marguerite Steinheil, devenue la baronne Abinger, a entrepris la rédaction de ses mémoires.
14 novembre 1909. 1 heure du matin. La sonnette annonçant le retour de la cour retentit enfin. Le président du jury se lève. Sa voix tremble d’émotion tandis qu’il donne lecture du jugement :
— A la question, « Marguerite Japy, veuve Steinheil, est-elle coupable d’avoir, dans la nuit du 30 au 31 mai 1908 à Paris, commis un homicide volontaire sur la personne de la dame Japy, sa mère légitime ? » La réponse du jury est non.
Une pause, puis il reprend :
— A la question, « ladite veuve Steinheil est-elle coupable d’avoir, à la même date et au même lieu, commis un homicide volontaire sur la personne du sieur Adolphe Steinheil, son mari ? » La réponse du jury est… non !
Déjà, le président De Vallès doit crier pour réclamer le silence.
— A la question, « ces deux homicides volontaires, ou seulement, l’un des deux, ont-ils été commis avec préméditation ? » La réponse du jury est non.
— Mme Marguerite Steinheil, vous êtes acquittée, conclut le magistrat.
Un tonnerre d’applaudissements éclate dans le prétoire. Dans son box, Marguerite Steinheil s’évanouit.
A peine libérée, « Meg » est sollicitée par les théâtres. Mais, elle préfère quitter la France et gagne l’Angleterre sous le nom de Mme Sérignac. Trois ans plus tard, elle publie ses mémoires et attaque en justice des journalistes qui continuent de mettre en doute son innocence. En 1917, elle épouse Robert Brooke Campbell Scarlett, sixième baron Abinger. Devenue veuve, à nouveau, en 1927, Lady Abinger s’éteindra en 1954, dans le Sussex, à l’âge de 85 ans. Emportant dans sa tombe le secret de l’énigme de l’impasse Ronsin.

1 commentaire sur “Procès Steinheil [3] : les mille et une vies de Meg l’envoûteuse

  1. Pour avoir lu les deux versions, j’opte pour cette seconde, plus détaillée, très dans l’esprit des feuilletons judiciaires qu’on trouvait dans la presse de l’époque, plus de photos et dessins aussi…. J’aime !

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