Michael Hingson : « Sans Roselle, je ne serais pas vivant aujourd’hui »

Au moment où il nous a accordé cette interview, Michael Hingson s’apprêtait à déménager. Sans regret. Car sa nouvelle maison est davantage adaptée au handicap de son épouse Karen. Il a des rampes pour l’aider dans ses déplacements et des portes suffisamment larges pour qu’elle puisse facilement circuler avec son fauteuil roulant. Plus spacieux, ce logement pourra accueillir ses deux chiens de guide. Enfin, Michael pourra consacrer un endroit à la mémoire de Roselle, la chienne labrador qui lui a sauvé la vie le 11 septembre 2001 (lire le récit de sa survie).

Le Caneton Déchaîné : Vous étiez impatient de pouvoir vous installer dans cette nouvelle maison. Notamment à cause des cendres de Roselle…

Michael Hingson : Oh oui ! Cela faisait deux ans et demi que mon épouse et moi faisions construire, et nous avions hâte d’habiter notre pavillon. C’est finalement arrivé. Pendant tout ce temps, j’ai conservé les cendres de ma chienne dans petite boîte en bois, sur laquelle j’ai fait graver son portrait. Faute de place, cette urne prenait la poussière au fond d’un placard. Je vais enfin pouvoir l’exposer, peut-être sur la cheminée ou dans belle vitrine.

Michael Hingson, avec Roselle, la chienne labrador qui lui a sauvé la vie.

Vous avez souvent insisté sur le caractère particulier de votre chienne…

C’est vrai, elle n’était pas comme les autres. Mais, c’est moi qui l’avais voulue ainsi. Lorsque je suis allé la récupérer au centre de San Rafael en Californie, en novembre 1999, j’avais demandé aux dresseurs s’ils n’avaient pas un chien-guide qui soit à la fois efficace et de caractère enjoué. Ils m’ont immédiatement confié Roselle et j’ai pu m’apercevoir à quel point elle correspondait à mes exigences. C’était une partenaire merveilleuse, mais dès qu’il s’agissait de travailler, elle était totalement à son affaire.

En quoi Roselle était-elle différente ?

Chaque chien guide est différent, tout comme chaque personne a sa propre personnalité. Roselle, elle, était très joyeuse. A la maison, elle aimait jouer avec moi, ou taquiner Linnie, ma chienne retraitée. Elles adoraient chahuter ensemble, surtout si je me joignais à elles. Mais ce qui rendait Roselle unique, c’est surtout sa capacité à faire la distinction entre le travail et la détente. A partir du moment où elle avait le harnais sur le dos, elle était à cent pour cent concentrée sur ce qu’elle avait à faire. Pendant la journée, elle dormait le plus souvent sous mon bureau. Si la porte s’ouvrait, même si elle paraissait profondément assoupie, elle se levait d’un bond et filait comme une fusée pour accueillir le nouvel arrivant. Le midi, si j’avais un déjeuner d’affaires, elle m’accompagnait bien sûr. La loi dans ce pays autorise les non-voyants à être accompagnés par leurs chiens-guides dans les restaurants. Roselle se couchait sous la table et ne bougeait plus. Elle devenait invisible. Pendant les réunions, je lui laissais son harnais. Pour elle, cela signifiait qu’elle était sur son temps de travail. Et elle ne bougeait pas d’un pouce. Cette capacité de concentration nous a évidemment bien servi, tous les deux, le 11 septembre 2001.

Justement, ce jour-là, où étiez-vous au moment où le premier avion a percuté la tour nord ?

Dans mon bureau, au 78e étage. Roselle et moi étions arrivés à 7 h 40, cela faisait plus d’une heure que j’étais au travail. J’ai entendu un énorme boum, et le bâtiment s’est mis à trembler violemment, avant de basculer lentement. J’ai pris le harnais de Roselle et nous nous sommes dirigés vers les escaliers…

Votre chienne n’avait-elle pas plutôt l’habitude de vous conduire aux ascenseurs ?

En fait, ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Le chien-guide ne sait pas où il doit aller, c’est le rôle de l’humain de le diriger. Pour prendre une comparaison, les chiens sont en quelque sorte les pilotes et nous, les navigateurs. Nous donnons la direction à suivre, et le chien réalise nos souhaits. Son rôle est aussi de nous garder en sécurité pendant le déplacement. Par exemple, si je prends le harnais et que j’ordonne « en avant », le chien sait qu’il doit se diriger droit devant lui. Si je sens qu’il se détourne, ou se déplace sur un côté, je le suivrais parce que cela voudra dire qu’il contourne un obstacle contre lequel je pourrais buter. Si mon chien s’arrête de façon inattendue, cela signifie que quelque chose bloque le passage. A moi de comprendre le problème et de donner au chien, pas à pas, les instructions contourner cet obstacle. Nous fonctionnons comme une équipe. Chacun son rôle. Je suis le chef d’équipe, pas le chien, à moi de veiller à ce que mon partenaire reste concentré et travaille correctement. C’est ainsi qu’au milieu des explosions, des débris brûlants, des gens hurlants, Roselle est restée à côté de moi, plus calme que jamais.

N’avez-vous pas eu de moment de découragement lors de cette longue descente ?

Au sixième étage, je n’en pouvais plus. Mon corps lâchait. Mes jambes étaient sur le point de céder, et mon mental aussi. Enfin, nous avons atteint le hall. C’était un champ de bataille, des pompiers et des policiers courraient partout pour aider les survivants. J’étais à bout de nerfs. J’ai tenté d’appeler ma femme, mais je n’ai pas pu obtenir la communication. J’ai appris plus tard que le réseau était saturé par toutes les personnes piégées dans les tours et qui appelaient des êtres chers pour leur faire leurs adieux.

Vous êtes parvenus dehors, quelques instants seulement avant l’effondrement de la deuxième tour…

La descente avait pris environ une heure. Lorsque nous nous sommes enfin retrouvés dehors, mon collègue David m’a dit qu’il y avait un incendie en haut de la tour n°2. Nous étions alors en plein confusion, et nous avons supposé que le feu s’était propagé d’une tour à l’autre. Soudain, un policier a hurlé qu’il fallait s’enfuir car la tour s’écroulait. Aussi longtemps que je vivrais, j’entendrais le bruit du verre brisé, des torsions métalliques et les cris terrifiés. En dix secondes, le bâtiment s’est effondré sur lui-même et un nuage monstrueux nous a enveloppés. Du sable et de la poussière me remplissaient la gorge et les poumons. J’avais l’impression d’être en train de me noyer. Nous avons continué de courir, et Roselle me guidait parfaitement. Pas une fois, elle ne s’est arrêtée.

C’est dans cette urne que Michael Hingson conserve, religieusement, les cendres de sa chienne.

A quel moment vous êtes-vous senti en sécurité ?

Nous avons pu nous réfugier chez un ami de David. Nous étions hors de la zone directe du World Trade Center, mais encore à Manhattan, et aucun de nous ne s’est senti vraiment en sécurité à ce moment-là. Ce n’est que lorsque j’ai pu regagner mon domicile, dans le New Jersey, le soir vers 19 heures, que j’ai été réellement soulagé. Quand nous sommes arrivés à la maison, Roselle a foncé jouer avec Linnie. C’est la première chose qu’elle a faite.

La mort de Roselle est sans doute un des pires moments de votre vie…

Eh bien… Je savais que cela arriverait un jour. Mais la maladie me la prise plus tôt que je ne l’attendais. J’avais déjà perdu un de mes chiens guides, Squire, mais Roselle… Roselle c’était pire. Elle était très proche de nous. Autant de ma femme, Karen, que de moi. J’ai écrit un texte en hommage à Roselle. On peut le découvrir sur mon site internet et en préface de de mon livre, Thunder Dog.

A-t-il été difficile pour vous de remplacer un chien aussi exceptionnel ?

Après la retraite de Roselle en 2007, j’ai reçu mon sixième chien-guide, Merryl, qui s’est avérée ne pas être capable de gérer le stress de guider. Au bout de dix-huit mois, il a fallu la mettre à la retraite. En novembre 2008 j’ai reçu mon septième et actuel chien, Africa. Avec qui tout se passe très bien.

Vous avez écrit un livre, vous donnez des conférences… c’est une façon de rendre hommage à Roselle. Dans quelle mesure sa célébrité  a-t-elle aidé le programme des chiens-guides ?

Chaque fois que j’en ai l’occasion, je parle d’elle dans mes conférences. J’ai également écrit un livre, Thunder Dog, comme témoignage de ma reconnaissance envers elle. Jamais je ne pourrais l’oublier. Comme je le dis à chaque fois, vous savez, je ne serais pas vivant aujourd’hui, s’il n’y avait pas eu Roselle avec moi, ce jour-là.D’après l’association des chiens-guides, Roselle et moi avons apporté directement plus de 200 000 dollars de dons. Aujourd’hui, comme vous avez pu le voir, j’ai créé ma propre société (Michael Hingson Group, INC. Speaking with Vision). Je me déplace dans le monde entier pour aider d’autres écoles de chiens-guides et d’autres organisations à recueillir des fonds. Je voudrais aussi pouvoir changer le regard de la société sur la cécité. Vous connaissez le taux de chômage chez les personnes aveugles, ici, aux Etats-Unis ? Il est de 70 % ! [Il est de 50% en France, selon la Fédération des aveugles et handicapés visuels de France (FAF)] Et en grande partie, parce que les gens pensent que la vue est absolument nécessaire, qu’on ne peut rien faire sans la vue. La plupart des gens pensent que je ne suis qu’une sorte de robot passif, à l’autre bout de la laisse d’un chien guide. La cécité n’est pas le handicap. C’est l’attitude des gens face à un aveugle, et les idées fausses sur la cécité qui sont le véritable handicap. J’espère que vous le mentionnerez dans votre article.

Michael Hingson m’a demandé de préciser qu’il était possible de commander son nouveau livre pour enfants Running With Roselle  (non traduit en français), et de le contacter pour une intervention, en se rendant sur son site internet. Il a également souhaité ajouter qu’il était possible d’acheter le portrait de Roselle, réalisé par l’artiste animalier, Ron Burns, ici.

Pour tous renseignements sur les chiens guides d’aveugles en France (dons, familles d’accueil de chiots, dressage, coût et délais d’attente pour obtenir un chien…), vous pouvez consulter le site de la Fédération Française des Associations Chiens guides d’aveugles (FFAC). Fondée en 1972 et reconnue d’utilité publique en 1981, cette organisation regroupe en France dix Ecoles de Chiens Guides d’Aveugles, une Association Nationale des Maîtres de Chiens Guides d’Aveugles (ANMCGA) et un Centre National d’Elevage (CESECAH).

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