Le sacrifice de Laïka : Dans l’espace, personne ne vous entend aboyer

Vous avez forcément vu, un jour ou l’autre, une photo de cette petite chienne au pelage noir et blanc. Sur le cliché le plus célèbre, on la voit installée dans la capsule Soupnik 2, la patte avant gauche posée sur le rebord de l’engin. Elle regarde l’objectif et semble nous dire : « Ne vous inquiétez pas. Tout va bien. » Dans son regard, on devine un mélange de fierté et d’incompréhension. Est-elle heureuse d’être le centre de toutes les attentions ? Ou s’inquiète-t-elle au contraire de la tension qui règne autour d’elle ? Elle se demande peut-être ce qui va lui arriver, à quelle épreuve elle va encore être soumise ? Cela ne doit pas être rassurant pour elle, d’être enfermée dans cette espèce de boîte de conserve. Un photographe s’approche et braque son objectif vers elle.
— Laïka ! Laïka ! l’appelle-t-il.
La petite chienne dresse l’oreille. Elle est habituée à ces hommes et à leurs étranges caprices. Quand ils l’ont trouvée, la petite bâtarde toute blanche avec comme une cagoule noire sur la tête errait dans les rues de Moscou, Ils l’ont baptisée Laïka, c’est-à-dire « Aboyeur » en russe. Ils l’ont enfermée dans une cage, chargée dans un camion puis emmenée à plus de 2000 kilomètres de la capitale, sur la base spatiale de Baïkonour au milieu des steppes du Kazakhstan.
Au centre de recherche, Laïka rejoint Albina et Mouchka, deux autres petites chiennes ramassées, elles aussi, dans la rue pour servir de cobayes lors des essais de vols dans l’espace. Ce n’est pas un hasard si Oleg Gazenko, qui dirige l’entraînement des cosmonautes à quatre pattes, a choisi exclusivement des femelles. La raison est même très simple : comme elles ne lèvent pas la patte pour uriner, elles ont besoin de moins de place pour faire leurs besoins. Laïka, Albina et Mouchka suivent alors une préparation intensive. On les accoutume d’abord à la capsule exigüe où elles devront prendre place en les enfermant dans des cages de plus en plus petites. Laïka ne peut évidemment pas savoir à quoi rime tout cela. La dernière cage où on l’installe est si étroite qu’elle doit avoir l’impression d’étouffer. Elle y reste vingt jours, avec des capteurs collés partout sur la peau, des fils partout autour d’elle. Pour toute nourriture, on ne lui donne qu’un gel nutritif à base de viande, de farine et de graisse.

La chienne Laïka, lors de son entraînement.

La chienne Laïka, lors de son entraînement sur la base spatiale de Baïkonour.

Mais il y a bien plus pénible pour Laïka, Albina et Mouchka : la simulation de vol ! Oleg Gazenko et son équipe, pour voir si les chiens peuvent résister aux conditions d’un voyage dans l’espace, leur font passer le test de la centrifugeuse. Laïka est enfermée dans une cage qui est propulsée à une vitesse vertigineuse au bout d’un bras amovible. Le système reproduit jusqu’aux vibrations de la future capsule. Laïka tremble de tout son corps. Des haut-parleurs crachant des enregistrements du bruit des moteurs lui vrillent les tympans.
Pendant toutes ces épreuves, la petite chienne porte une tenue de cosmonaute qu’on lui a fabriquée sur mesure. Il s’agit d’une sorte de combinaison qui ne laisse passer que sa tête, ses pattes et sa queue. Des sangles de cuir relient cet étrange accoutrement aux parois de la cage, comme elle le sera plus tard aux parois de la capsule spatiale. Résultat : Laïka ne peut pratiquement pas bouger. Une poche, placée entre ses pattes postérieures, recueille son urine. Des capteurs enregistrent sa température, et les battements de son cœur.
S’il avait eu davantage de temps, Oleg Gazenko aurait sans doute tout fait pour ramener Laïka vivante sur terre. Par humanité, d’abord, parce le scientifique s’était attaché à la petite chienne, mais aussi parce qu’en pleine Guerre froide, un aller-retour dans l’espace aurait été une victoire bien plus éclatante sur les États-Unis. Hélas… Quelqu’un en a décidé autrement. Le 4 octobre 1957, une fusée soviétique a réalisé une première prouesse technologique en envoyant le premier satellite artificiel en orbite autour de la terre. Le « bip bip » émis par Spoutnik 1 a été retransmis par toutes les radios de la planète. Les journaux du monde entier ont salué l’exploit des Soviétiques. Nikita Krouchtchev, premier secrétaire du parti communiste de l’URSS, triomphe : dans la course à l’espace, son pays vient de prendre l’avantage sur l’Amérique. Il faut absolument le conserver ! Quelques jours plus tard, Nikita Krouchtchev convoque Sergueï Koroliev, qui dirige les recherches spatiales russes. Saisissant un calendrier, le chef du Kremlin entoure la date du 7 novembre qui coïncide avec le quarantième anniversaire de la révolution bolchévique. Et il exige qu’avant cette date, on expédie un être vivant dans l’espace !
Il reste donc à peine un mois à Sergueï Koroliev pour réaliser cette performance. De retour à Baïkonour, il rappelle Oleg Gazenko, les ingénieurs et les techniciens auxquels il avait accordé quelques jours de vacances : les premières depuis dix ans. Ils mettent les bouchées doubles pour fabriquer une capsule capable d’accueillir un être vivant et de le faire voyager dans l’espace. Ce voyage, il apparait rapidement que cela ne pourra être qu’un aller simple. Le chien qui embarquera dans la capsule est condamné à mort.
Quoi qu’il en soit, les soviétiques travaillent d’arrache-pied pour ne pas décevoir Nikita Krouchtchev. Dans ces conditions d’urgence, aucun test fiable de matériel ne peut réellement être effectué. Fin octobre, Spoutnik 2 est en place. L’engin est une copie quasi conforme de son prédécesseur, c’est-à-dire une sorte d’énorme suppositoire de 4 mètres de hauteur, avec une base de 2 mètres de diamètre. Dans la pointe du cône, on a encastré les instruments scientifiques. Juste en dessous, on trouve une grosse boule contenant le matériel de radio transmission et, enfin, à la base, le compartiment où sera installé la chienne. Imaginez deux gros coussins, entre lesquels l’animal est coincé, le tout recouvert d’une sorte de tonneau métallique. Tout autour, dans le peu d’espace restant, les savants ont casé comme ils ont pu l’isolation thermique et les appareils de distribution d’air, d’eau et de nourriture. Voilà ! Il reste à installer les instruments de mesure de température, de pression dans l’habitacle, et des capteurs pour connaître le rythme cardiaque de l’animal et sa pression sanguine pendant le vol.

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A droite, deux techniciens soviétiques testent la capsule de Spoutnik 2, le satellite qui va mettre le premier être vivant en orbite autour de la Terre, la chienne Laïka (à gauche).

Comment choisir la chienne qui va partir, à présent ? Albina a déjà effectué deux vols en haute altitude, mais dans toujours dans l’atmosphère terrestre. Mouchka a testé l’équipement autonome de survie. Mais finalement, c’est Laïka qui est désignée pour prendre place dans ce vaisseau spatial qui deviendra aussi son tombeau.
Le 31 octobre 1957, Oleg Gazenko et son équipe viennent chercher la chienne et l’installent dans la capsule. Il fait terriblement froid à cette époque de l’année à Baïkonour. Un tuyau relié à un radiateur tente maintenir un minimum de chaleur dans l’habitacle. Des assistants se relaient deux par deux à la surveillance de la petite chienne.
Trois jours plus tard, le 3 novembre 1957, Laïka doit deviner l’excitation particulière qui étreint les humains et l’adrénaline qui afflue dans leurs veines tandis qu’ils procèdent au remplissage des réservoirs. Peut-être s’étonne-t-elle aussi qu’on lui fasse sa toilette en grand ? J’imagine que l’odeur d’alcool désinfectant avec lequel on nettoie son pelage doit lui chatouiller le museau. Puis, on badigeonne certaines parties de son corps avec une solution iodée avant de lui implanter des électrodes. Enfin, les hommes referment la porte du vaisseau, comme le couvercle d’un cercueil. Quelques instants plus tard, un bruit assourdissant et des vibrations monstrueuses affolent la petite chienne. Alexandre Tochlev, secrétaire de l’Académie soviétique des sciences, qui observe Laïka grâce à une caméra qui la filme à l’intérieur du vaisseau, note que la chienne halète, s’agite, et semble désemparée. Les capteurs indiquent que son rythme cardiaque s’affole. Le cœur de la chienne monte de 103 à 240 pulsations par minute ! Le lanceur arrache enfin les 500 kilos de Spoutnik du sol et la fusée traverse le ciel kazakh à la vitesse de 28 800 km/heure. Laïka est plaquée contre le plancher de la cabine. Sur leurs écrans de contrôle, les scientifiques soviétiques suivent l’ascension du l’engin qui se place maintenant en orbite et se sépare normalement de sa coiffe protectrice et du dernier étage du lanceur. Une salve d’applaudissements accueille l’annonce de la mise en orbite. Pour la première fois dans l’Histoire, un véhicule transportant un être vivant tourne autour de la planète. À l’intérieur de Spoutnik 2, Laïka retrouve son calme comme le montrent les écrans des moniteurs sur lesquels on voit les courbes de son rythme cardiaque revenir à la normale.
Cela fait maintenant cinq heures que Laïka plane autour du globe terrestre. Soudain, à Baïkonour, un des ingénieurs pousse un cri d’alarme. Sur son écran de contrôle, il vient de se rendre compte que la chaleur à l’intérieur de la capsule est anormalement élevée. Il fait en effet près de 41 degrés dans l’habitacle. Les techniciens découvrent rapidement la cause de cette anomalie. Les réacteurs, au moment de se séparer du module, ont arraché une partie de l’isolation thermique. Scientifiques, ingénieurs, techniciens regardent la petite chienne avaler sa ration de gel nutritif. Ces images de Laïka dégustant son premier repas dans l’espace sont retransmises à la télévision soviétique. En revanche, celles où la chienne commence à suffoquer seront censurées. Seuls les scientifiques de Baïkonour assistent à ses derniers instants. Les yeux de Laïka se ferment, son pouls ralentit, diminue, puis s’éteint.
Tandis que Spoutnik 2 poursuit son périple autour de la Terre, les journaux du monde entier titrent sur l’exploit du premier être vivant dans l’espace, de Laïka, la petite chienne qui ouvre la porte des étoiles au genre humain. En réalité, il y a longtemps déjà que le satellite n’est plus une merveille technologique, mais un tombeau. C’est le cercueil de Laïka qui tourne en orbite autour de la Terre.

Spoutnik 2 ("compagnon" en russe) a été, le 3 novembre 1957, le deuxième satellite envoyé en orbite, et le premier à envoyer un animal vivant dans l'espace.

Spoutnik 2 (« compagnon » en russe) a été, le 3 novembre 1957, le deuxième satellite envoyé en orbite, et le premier à envoyer un animal vivant dans l’espace.

Cinq mois plus tard, le 14 avril 1958, Spoutnik 2 entre dans l’atmosphère terrestre, après avoir fait 2570 révolutions autour du globe. Le corps sans vie de Laïka est pulvérisé en même temps que l’appareil. La dépouille de l’animal aura parcouru une distance d’environ 100 millions de kilomètres avant de se consumer dans le ciel de la planète qui l’a vu naître. Depuis longtemps, des voix se sont élevées pour protester contre le sacrifice injuste de Laïka. Dès le lancement de Spoutnik 2, en fait, des associations de protection des animaux voulurent organiser des manifestations devant les ambassades soviétiques. En Angleterre, par exemple, la National Canine Defence League avait demandé, dès le décollage de Spoutnik 2, à tous les propriétaires de chiens d’observer une minute de silence par jour pendant le vol de Laïka. Partout, l’opinion publique s’indignait. Pour calmer le jeu, les soviétiques reconnurent que la petite chienne avait bien été sacrifiée pour les besoins de la science et du progrès et qu’aucun retour n’avait été envisagé. En revanche, ils assurent que dans un souci d’humanité, tout avait été prévu pour l’euthanasier en douceur. Après dix jours de vol, sachant que les réserves d’oxygène et de nourriture seraient épuisées, les responsables soviétiques affirment qu’un somnifère et un poison non violent avaient été mélangés à une dernière ration de nourriture. Selon eux, Laïka s’est endormie doucement, sans peur, sans douleur, au milieu des étoiles, pour ne plus se réveiller.
Moscou s’accrochera à cette version des faits pendant quarante ans. Ce n’est qu’en 1998, après la chute du régime soviétique, que la vérité éclate enfin. Oleg Gazenko, le premier, exprima ses regrets d’avoir condamné la petite chienne à mourir.
— Plus le temps passe, plus je suis désolé à son sujet, déclare-t-il publiquement. Nous n’aurions pas dû le faire… Nous n’avons pas appris suffisamment de cette mission pour justifier la mort de la chienne.
En octobre 2002, lors du World Space Congress qui se déroulait à Houston au Texas, le docteur Dimitri Malachenkov, un autre scientifique responsable de la mission, alla encore plus loin en publiant un rapport accablant : ce document attestait que Laïka avait bien succombé, environ cinq à sept heures après le lancement à cause de la chaleur et d’un stress intense : « Il s’est avéré pratiquement impossible de créer un système de régulation de température fiable en si peu de temps », écrit-il.
Le sacrifice de Laïka n’a donc rien appris aux scientifiques. Ce n’est pas sa mort qui a permis à Youri Gagarine, quatre plus tard – le 12 avril 1961 exactement – de devenir le premier homme dans l’espace. Des rues de Moscou aux étoiles, le sacrifice de Laïka n’aura été que vanité. Inutile.

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