Le kidnapping du bus de Chowchilla : 26 enfants et leur chauffeur enterrés vivants

Après trente-neuf ans passés derrière les barreaux, James Schoenfeld, 63 ans, va sortir de prison. La nouvelle de cette prochaine libération a mis la commune de Chowchilla en ébullition. Le maire de la ville, Janan Herbert, a rappelé, au cours d’une conférence de presse, que « l’émotion provoquée par le crime de Schoenfeld était toujours vivace ». Les habitants, de leur côté, ont créé une page facebook. Les messages qu’ils y déposent sans faiblir expriment tous, parfois avec violence, le même souhait : que le détenu finisse ses jours dans sa cellule du pénitencier de San Luis Obispo. Personne ici en effet, n’a oublié le cauchemar que Schoenfeld et ses deux complices ont fait vivre à leur petite communauté agricole californienne située à 240 km au sud de San Francisco.
L’affaire prend place au cœur de l’été 1976, une avant-veille de vacances. Sous un soleil ardent, – il fait 32 ° en cette fin après-midi – le bus de ramassage scolaire qui ramène les enfants de Dairyland à Chowchilla, progresse tranquillement sur la route qui sillonne sur une quinzaine de kilomètres entre les vergers. Au volant, Frank Edward Ray, un brave homme de 55 ans que l’on dirait tout droit sorti d’un dessin de Norman Rockwell, avise soudain une camionnette blanche arrêtée en travers du chemin. Pensant que le conducteur a peut-être besoin d’aide, il s’arrête au niveau du véhicule.
C’est alors que trois hommes surgissent et s’engouffrent dans le bus. Les individus dissimulent leurs traits sous des collants. Les jambes du sous-vêtement pendant de chaque côté du visage évoquent de longues oreilles à la petite Monica Ardery, 4 ans. « Est-ce que vous êtes le lapin de Pâques ? », demande-t-elle naïvement à l’un des types. Pour toute réponse, le voyou braque son arme sur une fillette, lui enfonçant le canon dans le ventre. « Dis-moi ton nom ou tu ne reverras jamais tes parents », menace-t-il.
La gamine s’appelle Jodi Heffinton Medrano. Elle a 10 ans. Jamais elle n’oubliera cette scène, pas plus que le calvaire que les trois hommes masqués vont lui faire vivre, ainsi qu’aux autres passagers du car. Sous la menace de son arme, un des malfrats contraint le chauffeur à remettre son véhicule en marche et lui donne ordre de suivre la camionnette blanche que pilote un de ses complices (et qui, bien évidemment, n’était pas en panne). Arrivés à un canal asséché, où attend un autre utilitaire de couleur blanche, les enfants et le chauffeur sont embarqués sans ménagement à l’arrière des deux vans, qui redémarrent aussitôt. Ce 15 juillet 1976, une des plus stupéfiante affaire de kidnapping vient de débuter.

La plupart des enfants kidnappés posent, en août 1976, avec le chauffeur du bus qui a su les ramener sains et saufs.

La plupart des enfants kidnappés posent, en août 1976, avec le chauffeur du bus qui a su les ramener sains et saufs.

A Chowchilla, les parents inquiets de ne pas voir leurs enfants arriver ont fini par donner l’alerte. On vérifie bien sûr que le bus n’est pas tombé en panne, quelque part sur la route. Rapidement, la nouvelle, énorme, inimaginable, se répand dans la ville comme une trainée de poudre : le car de ramassage scolaire, son chauffeur et 26 enfants à bord – 19 filles et 7 garçons, âgés de 4 à 15 ans, la plus jeune étant Monica Ardery – s’est volatilisé. Toutes les forces de police de la région sont mobilisées. Un poste de coordination est installé dans le bureau du sheriff.
L’hypothèse d’un coup de folie du conducteur du bus, si elle est évoquée, est rapidement écartée. La personnalité du chauffeur ne laisse de place à aucun soupçon. Frank Edward Ray, que tout le monde appelle Ed, issu d’une fratrie de sept enfants, a grandi à Chowchilla. Et il y a passé toute sa vie. En 1942, il a épousé Odessa et acheté un ranch à Dairyland, la ville voisine à une quinzaine de kilomètres, pour y cultiver le maïs et élever des bovins. Au début des années 1950, il a renoncé au métier de fermier pour se faire embaucher comme chauffeur dans la compagnie de cars qui effectue le ramassage scolaire. Il connait chacun des gosses qu’il transporte à l’arrière de son bus jaune. Certains sont même les fils ou les filles de ses anciens camarades de classe. Non décidément, Ed ne peut pas vouloir du mal aux gamins de Chowchilla. Il faut envisager autre chose.
Tandis que les enquêteurs se perdent en conjectures, les enfants vivent un cauchemar. Car leurs ravisseurs, craignant d’être repérés, roulent durant des heures sans faire de pause. Entassés à l’arrière des camionnettes, sans eau, sans nourriture, ils pleurent, vomissent, se font dessus… A 3h30 du matin, les véhicules stoppent, les moteurs se taisent et, quelques secondes plus tard, les portes s’ouvrent enfin. Ed et les enfants découvrent un décor totalement inconnu. Et pour cause : ils sont dans une carrière, à Livermore, à 160 kilomètres de Chowchilla. Les ravisseurs relèvent les noms de chacun de leurs otages et les obligent à leur remettre un vêtement qui servira de preuve, lorsqu’ils réclameront la rançon. Puis ils les entraînent vers l’endroit où ils ont projetés de les garder captifs : un camion de déménagement, qu’ils ont enterré dans une fosse. Seul le toit affleure le sol. Un des malfrats ouvre une trappe et oblige les prisonniers à descendre dans la remorque, avant de retirer l’échelle.
Dans le camion, Ed et les enfants découvrent des caisses vides, des matelas pouilleux, quelques vivres (des céréales, du pain et du beurre de cacahuète), ainsi que des bidons remplis d’une eau douteuse. Soudain, au-dessus de leurs têtes, les enfants entendent du bruit. Les trois ravisseurs sont en train de recouvrir le camion de terre. Pris de panique, les gamins hurlent. L’un d’eux perd connaissance. Ed, pourtant alors au comble de l’inquiétude (il racontera plus tard qu’il craignait que le toit cède sous le poids de la terre et des pierres) tente de rassurer les petits. Puis le silence retombe. Les ravisseurs ont fini leur travail, le véhicule est totalement invisible. Quiconque passerait par-là serait incapable de deviner qu’un camion est enseveli à cet endroit, dans une tombe géante, avec 26 enfants et un adulte à l’intérieur.
C’est au moment où ils tentent d’appeler la police de Chowchilla pour poser leurs conditions que l’opération, qui s’est déroulée jusque-là sans la moindre anicroche, connait un premier contretemps. Toutes les lignes sont occupées par les parents qui tentent d’avoir des nouvelles. Les kidnappeurs décident d’attendre, et s’accordent quelques heures de sommeil.

Frank Edward Ray, le chauffeur et le bus retrouvé dans un canal asséché (en haut). En bas, le camion dans lequel les enfants ont été enterrés.

Frank Edward Ray, le chauffeur et le bus retrouvé dans un canal asséché (en haut). En bas, le camion dans lequel les enfants ont été enterrés.

Pendant ce temps-là, dans le camion enterré, Ed réconforte les enfants. Il va d’un gosse à l’autre, cajole, console comme il peut. Il partage les maigres provisions entre eux. Pour se donner du courage, certains se réunissent pour chanter les airs à la mode. De son côté, Mike Marshall, le plus âgé du groupe, a entraîné quelques-uns des « grands » et, ensemble, ils ont entrepris d’empiler les matelas de façon à atteindre le plafond de la remorque. Lorsqu’ils y parviennent, la trappe cependant, refuse de s’ouvrir. Avant de partir, leurs kidnappeurs ont en effet pris la précaution de bloquer l’issue avec deux batteries de tracteurs, pesant chacune 50 kilos. Pendant des heures, les garçons, rejoins par Ed, se relaient pour tenter de faire glisser la plaque de métal qui bouche l’ouverture. Ils poussent, s’arcboutent, utilisent des lattes de bois trouvées dans le camion comme levier… La chaleur les oblige à régulièrement aller s’asperger avec l’eau des bidons. Millimètre par millimètre, ils réussissent dégager la trappe. Enfin, s’étant assurés que la voie était libre, ils aident les petits à escalader la pile de matelas… Après avoir été enterrés vivants durant 16 heures, les gamins se retrouvent à l’air libre. Mais au moment où, tous regroupés, ils se dirigent en courant vers la sortie, ils tombent nez à nez avec un inconnu. L’homme, fort heureusement pour eux, n’est pas un des ravisseurs mais un employé de la carrière. Et s’il a un moment de stupéfaction face à cette marmaille surgie de nulle part, il comprend rapidement de qui il s’agit. L’Amérique tout entière, à ce moment, est au courant du drame de Chowchilla, les radios et les télés, ne parlent que de ça. « Mon Dieu ! Vous êtes ces gosses ! » s’exclame-t-il avant de les conduire en sécurité et d’alerter les autorités.

Des petites rescapées (en haut) laissent éclater leur joie de vivre lors de la fête organisée en l'honneur du chauffeur du bus. En dessous, deux images de leur libération.

Des petites rescapées (en haut) laissent éclater leur joie de vivre lors de la fête organisée en l’honneur du chauffeur du bus. En dessous, deux images de leur libération.

Trente-six heures après l’attaque de leur bus, les enfants de Chowchilla retrouvent leurs parents. Les enquêteurs, de leurs côtés, se sont déjà lancés sur la piste des auteurs de ce rapt hors norme. Ils ont déjà un suspect, le fils du propriétaire de la carrière : Frédéric Woods, 22 ans. Le camion de déménagement enterré a été enregistré à son nom et un brouillon de demande de rançon a été découvert chez lui. Une véritable chasse à l’homme à travers tout le pays s’organise.
Vivre en cavale nécessite des moyens importants : des planques, de l’argent, des contacts… Les ravisseurs du bus n’ont rien prévu de tout cela. Après une semaine de fuite, à bout de ressources, Woods, le premier se livre à la police. Ses complices, les frères Richard et James Schoenfeld l’imitent huit jours plus tard, après avoir tenté en vain de passer la frontière canadienne. Les trois hommes plaident coupables, lors de leur procès, en juillet 1977. Issus de familles aisées, ils expliquent qu’ayant perdu beaucoup d’argent dans une transaction immobilière, ils ont monté ce kidnapping dans l’espoir de récupérer 5 millions de dollars. L’idée d’enlever un bus scolaire et d’enterrer leurs otages vivants n’est même pas d’eux : elle leur a été inspirée par un récit d’Hugh Pentecost, Le jour où les enfants disparurent, publié en 1969 dans un recueil de nouvelles présenté par Alfred Hitchcock. A l’issue des débats, Woods et les frères Schoenfeld sont condamnés à la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle.

James Schoenfeld (gauche) Frederic Wood (centre) et Richard Schoenfeld (droite) lors de leur procès, en juillet 1977.

James Schoenfeld (gauche) Frederic Wood (centre) et Richard Schoenfeld (droite) lors de leur procès, en juillet 1977.

Les ravisseurs derrière les barreaux, Ed, le chauffeur, célébré comme un héros (il a été décoré lors d’une cérémonie organisée par la ville, cinq semaines après le rapt), Chowchilla reprend le cours d’une vie normale. En apparence seulement. Une étude, réalisée trois ans après les faits par une pédopsychiatre renommée, Lenore Terr, montre que le traumatisme vécu par les enfants de Chowchilla est profond. Interrogeant 23 des enfants présents dans le bus en juillet 1976, le docteur Terr découvre que tous souffrent de phobies récurrentes (des voitures, de l’obscurité, du vent, des souris, des chiens et des hippies) mais aussi de crises de panique, de troubles de la personnalité, et qu’ils font régulièrement des cauchemars. Dix-huit mois après l’enlèvement, un des garçons a ouvert le feu sur un touriste japonais qui avait eu la malchance de tomber en panne en face de chez lui. Devenus adultes, beaucoup restent sujets à des terreurs incontrôlables, comme Jennifer Brown Hyde : « Je dors toujours avec une lumière allumée » explique-t-elle. Et je ne peux toujours pas prendre le métro, ou circuler dans un tunnel. » Larry Park, 6 ans à l’époque du rapt, s’est battu toute son existence contre les addictions et la schizophrénie : « Après le kidnapping, j’ai commencé à entendre des voix dans ma tête, confesse-t-il. A 11 ans, je suis devenu violent, je faisais des plans pour tuer mes ravisseurs. » L’écriture d’un livre racontant son calvaire (Why me ? Autoédité sur la plateforme d’Amazon, non traduit en français) a été une thérapie pour lui. Quant à Jodi Heffinton Medrano, elle sent encore sur son ventre le métal du canon que Richard Schoenfeld avait braqué sur elle en montant dans le bus (L’enquête a démontré que c’était lui l’auteur de ce geste) : « J’ai sombré dans la dépression, confie-t-elle. Je ne supportais plus que l’on me touche. »
Jodi tient aujourd’hui un salon de coiffure dans le centre de Chowchilla. Comme la plupart des rescapés de ce drame, elle est restée profondément attachée à Frank Edward Ray, le seul adulte à avoir partagé leur calvaire. « Il a une place spéciale dans mon cœur, poursuit-elle. Il m’a aidée à tenir le coup, quand nous étions sous terre… » Lorsque l’ancien chauffeur est tombé gravement malade, de nombreux enfants du bus sont allés lui rendre visite à l’hôpital. L’ancien chauffeur s’est éteint paisiblement, à l’âge de 91 ans, le 17 mai 2012. Au moins n’a-t-il pas vu la libération de Richard Schoenfeld.

Devant le bus jaune du ramasse scolaire, Jodi Heffington Medrano (gauche) et Lynda Carrejo Labendeira refusent que leur ravisseur soit libéré.

Devant le bus jaune du ramasse scolaire, Jodi Heffington Medrano (gauche) et Lynda Carrejo Labendeira refusent que leur ravisseur soit libéré.

Quatre ans après leurs procès, en 1981, les trois jeunes hommes avaient vu leur peine révisée et obtenu la possibilité de demander une libération conditionnelle. Toutes leurs requêtes – ils en ont déposées une vingtaine chacun – ont été cependant refusées. Jusqu’en juin 2012, date à laquelle Richard Schoenfeld, alors âgé de 57 ans, a été libéré. Placé sous la surveillance d’un bracelet électronique, il est allé s’installer chez sa mère, à Moutain View, au sud de la baie de San Francisco, en Californie.
Trois ans plus tard, en avril 2015, c’est au tour de son frère, James Schoenfeld, 63 ans, de faire une demande de libération anticipée. Plusieurs victimes se sont rendues à l’audience de la Commission des libérations conditionnelles, dans une salle de la prison San Luis Obispo. Elles ont exprimé leur peur et leur colère. « Il m’a enterrée vivante ! Il m’a volé mon enfance ! » a rappelé Jennifer Brown Hyde, 9 ans lors du rapt. Les juges ont ensuite interrogé le détenu et ont examiné son dossier : expertise psychologique, possibilités de réinsertion professionnelle, comportement en détention. Avant qu’ils se retirent pour délibérer, ils ont également écouté un homme dont la prise de parole a dû peser lourd dans leur décision : Larry Park. « Je me suis entretenu en privé avec Schoenfeld, a-t-il expliqué à la cour. Cet homme a changé et aujourd’hui, je considère qu’il a réglé sa dette envers moi. Sa libération sera un choc pour moi, mais je crois que sa place n’est plus en prison. » La commission a finalement décidé que James Schoenfeld était admissible à une libération conditionnelle. Avant la fin de l’été 2015, le détenu devrait être rendu à la vie civile. Seul Frédéric Woods est encore à l’heure actuelle derrière les barreaux.

2 commentaires

  • pictoneo 20 juin 2015 at 10 h 45 min

    Quelle histoire ! … Vraie en plus !

    Reply
    • Cyril Guinet 20 juin 2015 at 11 h 23 min

      Toutes les histoires du Caneton sont vraies ! Sauf celles de la rubrique « Incroyable mais… faux ! » qui sont, elles, presque vraies. 😉

      Reply

Commenter