L’assassin dénoncé par ses poissons rouges

Les murs sont peints en vert, de ce vert pale que l’on trouve dans presque toutes les salles d’opérations du monde. Au centre de la pièce, sur une table en acier inoxydable, une femme est allongée. Juste à côté, un homme en blouse blanche ajuste des gants en latex puis saisit le scalpel que lui tend une assistante. D’un geste précis, l’homme trace une incision en forme de Y sur le thorax de la femme. Pas une goutte de sang ne s’écoule de la blessure. Et pour cause : ce n’est pas une intervention chirurgicale qui est en train de se dérouler ce 11 juin 1986 à l’hôpital de Seattle, c’est une autopsie.
Le dossier de la morte précise qu’elle s’appelait Sue Snow, qu’elle avait 40 ans, et qu’elle était directrice d’une agence bancaire. Ce matin même, elle s’est réveillée avec une migraine épouvantable. Après avoir avalé deux gélules d’Excedrin, un analgésique courant, elle s’est rendue dans la salle de bains, a ouvert le robinet de la douche et, soudain, s’est écroulée, morte.
Quel mal foudroyant a emporté Sue Snow ? Pour répondre à cette question, le médecin légiste examine à présent les organes de la morte et effectue divers prélèvements. A ses côtés, Janet Miller, son assistante, grimace. Ce n’est pas le spectacle du corps mutilé sur la table qui la chagrine. Elle en a l’habitude. C’est l’odeur qui émane des viscères qui l’intrigue. Une odeur d’amande amère.
Janet Miller fait part de ses soupçons au légiste. Un test réactif confirme immédiatement ce qu’elle pressentait : Sue Snow est morte d’une ingestion de cyanure ! L’enquête qui démarre aussitôt permet de découvrir qu’il ne s’agit ni d’un accident domestique, ni d’un suicide. C’est un assassinat. Le poison était dissimulé dans les gélules d’Excedrin.
Crime isolé ? Acte terroriste ? Impossible à dire pour le moment. La société Bristol-Myers, le laboratoire pharmaceutique qui fabrique le médicament fait inspecter ses chaînes de productions pour tenter de déterminer où et quand le poison a pu être introduit dans les gélules. Dans le même temps, toutes les boîtes d’Excedrin sont retirées de la vente et des messages d’alerte diffusés demandent aux gens d’apporter leurs flacons de gélules. Tous sont systématiquement analysés.
Le 17 juin, le lendemain de ce rappel massif des boîtes, les enquêteurs reçoivent l’appel téléphonique d’une certaine Stella Nickell. Bouleversée, elle explique que son mari Bruce, 52 ans, est mort deux semaines plus tôt, et Stella Nickell est formelle : Bruce s’est écroulé après avoir avalé une gélule d’Excedrin. Lui aussi a été empoisonné, elle en a la certitude ! L’hôpital de Seattle ayant conservé un échantillon de son sang, prélevé immédiatement après son décès, il est aussitôt analysé. Le 19 juin, les résultats d’analyses tombent : Bruce Nickell, tout comme Sue Snow, a bel et bien succombé à une ingestion de cyanure. On analyse les gélules d’Excedrin récupérées à son domicile ! Elles sont bourrées de poison.
Existe-t-il un lien entre Sue Snow et Bruce Nickell ? Aucun ! Cela signifie qu’un dingue s’amuse à semer du poison au hasard, pour le simple plaisir de tuer… Deux nouveaux flacons, parmi ceux qui ont été récupérés dans les drugstores de la région de Seattle, se révèlent contaminés. Ils n’ont heureusement pas eu le temps de faire de victimes. Ils sont confiés, ainsi que ceux qui ont tué Sue Snow et Bruce Nickell au laboratoire criminel du FBI où l’agent Roger Martz est chargé de faire « parler » le cyanure. C’est-à-dire essayer de découvrir ses origines, sa provenance, à partir de sa composition, ce qui constituerait un début de piste pour démasquer le tueur.
Dans son labo, Roger Martz, est perplexe. Sous la lentille de son microscope, il découvre de minuscules particules de couleurs vertes, un résidu qui n’appartient ni au cyanure, ni à l’Excidrin. Il en déduit donc que le tueur a mélangé le poison et l’antalgique dans un récipient mal lavé, au fond duquel il restait un peu cette matière verte. Identifier cette substance pourrait permettre de remonter jusqu’à l’assassin.
Roger Martz commence par isoler et étudier ces étranges particules : elles sont composées de quatre éléments chimiques courants. Le problème, c’est qu’il n’a pas la moindre idée de ce que ce peut-être le produit fini où l’on retrouve ces quatre composants… C’est au terme d’un véritable travail de bénédictin qu’il fini par découvrir de quoi il retourne : les particules vertes sont le résidu d’un algicide, un produit utilisé dans les étangs ou les aquariums pour lutter contre la prolifération des algues. En conclusion de son rapport, l’agent Martz indique donc que l’assassin possède vraisemblablement un bassin, un aquarium ou un simple bocal avec des poissons rouges.
Lorsqu’ils prennent connaissance du rapport de Roger Marts, les agents du FBI se grattent la tête. Voyons, où ont-ils vu un aquarium lors de leurs investigations ? Oh ! Pas très loin en vérité ! Tout simplement chez Stella Nickell. Les policiers décident de se renseigner davantage sur la veuve éplorée. Ils découvrent d’abord qu’elle achète effectivement de l’algidide. Le magasin où elle se fournit est même situé juste à côté d’un des drugstores où on a retrouvé un flacon contaminé.
Les investigateurs s’aperçoivent ensuite que Bruce Nickell, avant de mourir, avait souscrit pas moins de trois assurances vies, au bénéfice de sa veuve. En cas de malheur, Stella devait empocher la coquète somme de 71 000 dollars. Voilà qui fait un joli mobile. Les enquêteurs se rendent également à la bibliothèque municipale. Ils ont appris que Stella Nickell y a avait passé beaucoup de temps, les semaines précédant la mort de son mari. Par chance, les ordinateurs conservent l’enregistrement de tous les livres consultés par les emprunteurs. Le listing montre que Stella a eu une passion subite pour les plantes, surtout celles qui sont toxiques. L’un de ces ouvrages, intitulé « La moisson de la Mort », est même couvert d’empreintes digitales de la veuve de Bruce. Sur les pages d’un chapitre consacré au cyanure, elles sont même dix fois plus nombreuses.
Le 9 décembre 1987, Stella Nickell est inculpée des meurtres de Bruce, son mari, et de Sue Snow. Cinq mois plus tard, le 9 mai 1988, le jury la déclare coupable et elle écope de 90 ans de prison, sans pouvoir espérer de remise de peine avant 2018.

Stella Nickell est arrêtée (haut), accusée des meurtre de son mari (avec elle, en bas à gauche), et de Sue Snox (à droite).

Stella Nickell est arrêtée (haut), accusée des meurtres de son mari (avec elle, en bas à gauche), et de Sue Snow (à droite).

Reste une question : la mort de Bruce Nickell ayant été déclarée naturelle, Stella Nickell n’aurait jamais été démasquée si elle n’avait contacté elle-même les policiers. Dans ces conditions, pourquoi diable a-t-elle éprouvé le besoin d’appeler les enquêteurs pour signaler que son mari avait été empoisonné ? La réponse est simple : Stella Nickell touchait un bonus de 100 000 dollars si le décès de Bruce n’était pas naturel mais accidentel ou criminel. Auteur d’un crime parfait, Stella Nickell a été perdue par l’appât du gain, et confondue par ses poissons rouges !

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1 réponse

  1. le maner dit :

    vraiment très ludique merci bisous

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