La plus belle histoire d’amour du monde était un mensonge

Une « blind date ». Un rendez-vous aveugle. Pourquoi diable Herman a-t-il accepté d’accompagner Sid à cette mascarade ? Le voilà maintenant, assis dans la voiture de son ami qui file en direction de Coney Island, le parc d’attractions de New York…
Enfin quoi, essaye de le motiver Sid, Herman veut-il rester célibataire toute sa vie ? N’a-t-il pas envie de fonder une famille un jour ? Une famille ? Ce mot ne signifie plus grand-chose pour Herman Rosenblat. A 30 ans, à peine, il est déjà orphelin. Son père est mort du typhus au début de la deuxième guerre mondiale. Et la dernière fois qu’il a vu sa mère, c’était en août 1942, dans le ghetto de Piotrkow en Pologne. Ce jour-là, les soldats ont pris Herman dans une rafle et l’ont l’envoyé à Schlieben, une annexe du camp de Buchenwald. Herman n’était plus garçon de 11 ans, il n’était plus que le n° 94983.
Un matin, dans son sommeil, Herman croit entendre la voix de sa mère.
— Mon fils, lui dit-elle, je vais t’envoyer un ange…

Un rare cliché d'Herman Rosenblat, enfant.

Un rare cliché d’Herman Rosenblat, enfant.

Hélas, lorsque le petit garçon ouvre les yeux, il ne voit que les murs de planches crasseuses du baraquement, les lits superposés où sont allongés d’autres morts-vivants, aussi maigres et désespérés que lui. Ce n’était qu’un rêve. Sa mère n’est pas à côté de lui. Il n’y a pas de place pour les miracles en enfer, pas plus que pour les anges…
Quelques jours plus tard pourtant, alors qu’il marche le long de la clôture du camp, Herman aperçoit, de l’autre côté des barbelés, une silhouette qui se cache dans la forêt de boulots. C’est une petite fille de son âge. Ses cheveux blonds autour de sa tête, font comme une auréole. D’un coup d’œil, Herman s’assure qu’il est bien seul, et appelle la fillette, en allemand.
— S’il vous plait… J’ai faim…
La fillette le fixe et ne semble pas pouvoir détacher son regard des pieds du garçon, enveloppés dans des chiffons. Doucement, comme pour apprivoiser un animal sauvage, Herman répète sa question, en polonais cette fois. L’inconnue semble comprendre puisqu’elle plonge une main à l’intérieur de sa veste et en sort une pomme qu’elle jette par-dessus la clôture.
— Je reviendrai demain, dit-elle avant de s’enfuir.
Pendant sept mois, chaque jour, à la même heure, la fillette est fidèle au rendez-vous. Dans l’esprit d’Hermann il ne fait aucun doute qu’il s’agit de l’ange dont sa mère lui a annoncé la venue en rêve. Les deux gosses savent ce qu’ils risquent si on les surprend. Alors, les choses se passent ainsi : après s’être assurée que la voie est libre, la fillette sort du bois, lance une pomme ou un morceau de pain puis s’enfuit. Herman ramasse la nourriture et s’éloigne tout aussi rapidement.
Jusqu’au jour, où le garçon dit à la fillette :
— Ne revient pas demain. Ils nous emmènent dans un autre camp…
Le lendemain, en effet, Herman est transféré à Theresienstadt en Tchécoslovaquie. Il y restera jusqu’au du 10 mai 1945, et la libération du camp par les troupes russes. Herman gagne alors l’Angleterre où il apprend que sa mère n’a pas survécu. Il décide alors de rejoindre un de ses frères, qui a émigré aux Etats-Unis. Il suit des études et parvient à ouvrir un magasin de réparation électronique.
Mais il reste désespérément solitaire. Voilà pourquoi Sid, un de ces amis, décide de le forcer à l’accompagner à un « blind test » avec deux jeunes filles tout comme eux d’origine polonaise. Arrivés à Coney Island, Sid et Herman retrouvent les deux inconnues avec lesquelles ils ont rendez-vous. Herman fait la connaissance de Roma, une infirmière dans un hôpital du Bronx. Tout en marchant le long de la jetée, les deux jeunes discutent de choses et d’autres, et fatalement du passé…
— Où étiez-vous pendant la guerre ? demande Roma.
— Dans un camp, soupire Herman. Et vous ?
— Ma famille a eu de la chance, nous étions cachés dans une ferme en Allemagne…
Un silence. Puis la jeune femme poursuit.
— Il y avait un camp, à côté de la ferme… Je me souviens d’un garçon… J’allais lui donner des pommes tous les jours.
Le hasard est si incroyable qu’Herman, pour l’instant, refuse d’y croire.
— Comment était-il ? demande-t-il.
— Grand et maigre…. Il ne portait pas de chaussure mais avait des chiffons autour des pieds.
— Vous a-t-il un jour de ne plus revenir parce qu’il allait être transféré ?
Les yeux de Roma s’ouvrent grand de stupeur…
— Oui ! Comment le savez-vous ?
— C’était moi !
Bouleversé, Herman découvre ainsi que Roma et l’ange qui lui a sauvé la vie en lui apportant chaque jour un peu de nourriture et beaucoup d’espoir ne font qu’un.
— Je ne veux plus vous quitter ! s’exclame-t-il.

Herman et Roma, lors de leur mariage.

Herman et Roma, le jour de leur mariage.

Herman et Roma se sont mariés. Ils ont eu deux enfants et trois petits-enfants. Pendant longtemps, ils n’ont partagé leur histoire qu’avec leurs familles et leurs amis proches. Et puis dans les années 90, un premier article est paru, bientôt suivi de dizaines d’autres. Oprah Winfrey les a reçus dans son show, déclarant les larmes aux yeux, que leur histoire était « la plus grande histoire d’amour qu’elle ait connue ». Un livre « L’ange de la clôture : l’histoire vraie d’un amour qui a survécu », devait paraître en février 2009.

Herman et Roma avec la pomme symbole de leur amour. Chez eux, avec l'album illustré racontant leur historie, sur le plateau, et avec, Oprah Winfrey.

Herman et Roma avec la pomme symbole de leur amour. Chez eux, avec l’album illustré racontant leur historie, sur le plateau, et avec, Oprah Winfrey.

Deux mois plus tôt, cependant, le 27 décembre 2008, l’éditeur du livre, Barkley Books, annonce qu’il annule la publication. Plusieurs personnes, en effet, se sont manifestées pour remettre en cause la véracité du récit des époux Rosenblat. Des rescapés Schlieben d’abord. Ils relèvent des incohérences. D’après eux, il était impossible de s’approcher de la clôture. Des spécialistes de la Shoah expriment également des doutes, comme l’historienne Deborah Lipstadt. Un autre chercheur, Kenneth Waltzer, directeur du programme d’études juives à l’Université du Michigan, affirme que, d’après les cartes de Schlieben, aucun prisonniers ne pouvaient approcher des barbelés ceinturant le camp. Le seul accès possible se trouvait à côté des baraquements des SS. Kenneth Waltzer indique également que la ferme où a été cachée Roma, durant la guerre, se situait près Breslau, à 300 km de Schlieben. Placé face à ces incohérences, Herman est contraint à dire la vérité : Il a bien été déporté à Buchenwald (les registres du camp en attestent), et il a bien épousé Roma. Mais le reste est faux. Il n’y a jamais eu d’ange blond au camp de Schlieben, ni de retrouvailles extraordinaires à Coney Island… La plus belle histoire d’amour du monde est une supercherie.
Interrogé à la télévision, Herman s’est expliqué :
— Ce n’était pas un mensonge, dit-il, c’était mon imagination. Dans mon esprit, j’ai cru que c’était vrai. En ce moment-même, j’y crois toujours, qu’elle était là et qu’elle m’apportait des pommes.
Et quand le journaliste lui a demandé pour Roma l’avait suivi dans cette mystification, Herman a répondu :
— Parce qu’elle m’aime…

Sur une chaine américaine, le terrible aveu d'Herman Rosenblat.

Sur une chaine américaine, le terrible aveu d’Herman Rosenblat.

Ne jetez pas la pierre à Herman. C’est un enfant arraché à sa mère à coups de crosse de fusil et plongé en enfer. Alors qu’il mourait de faim, il a imaginé un ange salvateur, comme les petits enfants s’inventent des amis invisibles parce que le monde des adultes les inquiète ou parce qu’ils ont peur la nuit… Cette petite fille imaginaire l’a aidé à survivre. Certains survivants des camps de la mort, incapables de vivre après ce qu’ils avaient vu et vécu, se sont suicidés. Herman, lui, a préféré réécrire les pages les plus noires de sa vie en trempant sa plume dans l’eau de rose. Il a voulu que l’ange des barbelés né de son imagination et qui la maintenu en vie continue à exister. Et il s’est trouvé une femme, Roma, suffisamment aimante, pour accepter d’endosser le rôle pendant plus de cinquante ans. N’est-ce pas aussi une merveilleuse preuve d’amour ?

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