La naufragée du Titanic qui n’avait ja… ja… jamais navigué !

Dans les années 1930, l’émission de radio We, the people était une des plus écoutée des Etats-Unis. Chaque jour, elle ouvrait son antenne à des Américains ordinaires pour leur permettre de raconter leurs histoires extraordinaires. Petits miracles du quotidien, retrouvailles inespérées, exploits anonymes, destins paraboliques faisaient vibrer les auditeurs le temps d’un récit palpitant… souvent oublié dès le lendemain. Un épisode fait pourtant exception. Il alimenta bien des conversations, fit couler des hectolitres d’encre, et entraîna deux familles dans un âpre combat judiciaire qui devait durer des années. Un jour d’automne 1940, au micro de We, the people, une femme déclarait en effet : « Je suis Loraine Allison. »
Si ces quelques mots déchainèrent les passions, c’est que Loraine Allison, jusque à ce que l’on entende sa voix à la radio, comme surgie d’outre-tombe, était supposée avoir péri dans le naufrage du Titanic, sans que son corps ne soit jamais retrouvé.
La petite Loraine Allison, âgée de 2 ans, embarque à bord du transatlantique le matin du 10 avril 1912, avec ses parents, son petit frère et quatre domestiques. La famille Allison occupe une suite de première classe (les cabines C22-C24-C26, pour ceux qui aiment la précision) sur le pont C du géant des mers. Hudson Allison, le père, est un courtier de banque de Montréal. Il a épousé Bessie Daniels, en 1907, l’année où la compagnie maritime White Star Line décidait de mettre en chantier le plus grand et le plus luxueux des paquebots de l’époque : le RMS Titanic. Les voyages semblent d’ailleurs marquer le destin de ce couple. C’est en effet dans un train, lors d’un voyage d’affaires entre Montréal et Winnipeg, qu’Hudson a rencontré sa future femme. Un premier enfant, Helen Loraine- que ses parents prendront l’habitude d’appeler par son second prénom-, voit le jour le 5 juin 1909. Le petit Trevor vient agrandir la famille deux ans plus tard, le 7 mai 1911…
En 1912, Hudson devant se rendre à Londres pour participer à un important conseil d’administration de la British Lumber Corporation, décide d’emmener toute sa famille avec lui. Ce séjour anglais est bien occupé : Hudson et Bessie font baptiser le petit Trevor. Puis le couple choisit et achète des meubles pour leurs deux résidences (une ferme dans l’Ontario, et une propriété à Westmount, près de Montréal). Hudson, passionné de courses hippiques, se rend en Ecosse pour acheter 24 chevaux. Il embauche également du personnel de maison. C’est sans doute Bessie qui s’est chargée de ce recrutement. George Swane, 19 ans, est engagé comme chauffeur ; Amelia Mildred Brown, 18 ans, comme cuisinière. Alice Cleaver, 22 ans, comme nurse et Sarah Rebecca Daniels, 36 ans, comme femme de chambre. Tout ce petit monde fera le voyage vers le nouveau monde à bord du Titanic.

La famille Allison au complet : Bessie avec Trevor sur ses genoux et Loraine serrée contre elle. A droite, Hudson, le père.

La famille Allison au complet : Bessie avec Trevor sur ses genoux et Loraine serrée contre elle. A droite, Hudson, le père.

Le 10 avril 1912, à 12 h 15, le gigantesque paquebot appareille de Southampton en Angleterre avec à son bord 953 passagers et 889 membres d’équipage. Dans la nuit du 14 au 15 avril, au large de Terre-Neuve, le navire heurte un iceberg sur tribord avant.
Peu après la collision, Hudson réveillé par ses domestiques, se rend sur le pont, pour voir ce qui se passe. D’après le témoignage d’Alice Cleaver qui le croise à ce moment-là, il ne donne pas l’impression d’être inquiet. Au contraire de Bessie, qui, trop nerveuse, est incapable d’agir et de penser. Lorsqu’un steward vient lui demander d’enfiler un gilet de sauvetage et de se rendre sur le pont pour être évacuée, la jeune femme est prise de panique. Elle refuse de quitter la cabine tant qu’Hudson n’est pas de retour. Alice Cleaver décide de passer à l’action. Enveloppant le petit Trevor dans une couverture, elle se rue hors de la cabine. Elle embarque avec le bébé à bord du canot n°11 où elle retrouve la cuisinière Amelia Mildred Brown. Le lendemain de la tragédie, à bord du Carpathia, un paquebot qui s’est porté au secours des naufragés, les deux femmes retrouvent la cuisinière Sarah Rebecca Daniels, qui a pu embarquer à bord du canot n°8. Parmi le personnel engagé par les Allison, seul le chauffeur George Swane ne réchappe pas au naufrage. Tout comme Hudson, Bessie, et Loraine qui font partie des 1 490 à 1 520 personnes à perdre la vie dans ce qui est alors la plus grande catastrophe maritime en temps de paix et la plus meurtrière pour l’époque. La petite Loraine étant même la plus jeune victime en première et deuxième classes… Le corps de Hudson sera tiré de l’eau par un navire de recherche, le Mackay-Bennet. En revanche, aucune trace ne sera jamais retrouvée de sa femme et de sa fille.

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Avril 1912. Le Titanic, plus grand et plus luxueux paquebot du monde, attend de lever l’encre pour sa première – et hélas dernière – traversée de l’Atlantique.

Toute la famille Allison aurait pourtant pu être sauvée. Mais – Et c’est ce qui rend le drame encore plus poignant – c’est vraisemblablement par amour l’un pour l’autre que ni Bessie ni Hudson n’ont saisi l’opportunité d’embarquer à bord d’une chaloupe. C’est ce qu’il ressort des déclarations du Major Arthur Peuchen au Montreal Daily Star. Cet important industriel du bois a dîné le soir de la tragédie avec le couple. Au moment du sauve-qui-peut, il a pris place dans le canot n°6 et a vu Bessie, avec Loraine dans les bras. Elle allait embarquer à son tour quand quelqu’un lui a annoncé que son mari se trouvait dans un autre canot, sur le bord opposé. Information hélas erronée, et qui lui sera fatale. Car de son côté, Hudson n’a pas quitté le navire en perdition. Dans la panique générale, des témoins l’ont vu errer sur le pont comme s’il cherchait quelqu’un.
Le dimanche 21 avril, une cérémonie religieuse à la mémoire de la famille Allison est organisée dans l’église méthodiste Douglas de Montréal. Puis le corps d’Hudson est inhumé dans la concession familiale, dans le cimetière Mapple Ridge de Chesterville, sa ville natale de l’Ontario (Canada). Une plaque apposée sur le monument funéraire en forme d’obélisque rappelle qu’il fut victime du naufrage du Titanic. Les noms de Bessie et Loraine figurent également sur la stèle. Le petit Trevor, seul survivant de la famille, ne tardera pas à les rejoindre. Confié à son oncle George Allison qui l’élèvera comme son propre fils, il décède en effet le 7 août 1929, à l’âge de 18 ans, victime d’une intoxication alimentaire.

La nouvelle du naufrage fait la une des journaux du monde entier, le 16 avril 1912. Ici, le Times.

La nouvelle du naufrage fait la une des journaux du monde entier, le 16 avril 1912. Comme ici, le Times.

Comment dans ces conditions, la femme qui s’exprime au micro de We, the people peut-elle prétendre être Loraine Allison ? Et d’abord, est-elle crédible ? Sponsorisée par des grandes marques, comme le café Sanka par exemple, l’émission ne peut pas se permettre de laisser n’importe qui raconter n’importe quoi à l’antenne. Si Helen Loraine Kramer – son nom pour l’état civil – a pu parvenir jusque dans le studio de la radio, c’est qu’elle a passé avec succès toute une série de tests, destinés à éviter les histoires frauduleuses. L’information est en outre confirmée par un article du Philadelphia Inquirer dans un article titré : « Une étrangère affirme avoir échappé au naufrage du Titanic ». Ces précautions prises, on laisse donc la jeune femme raconter son incroyable destin : lors du naufrage, Loraine été sauvée par son père, Hudson, qui l’a confiée à la dernière minute à un certain « M. Hyde ». Ce dernier est parvenu à monter dans un canot, avant d’être secouru par le Carpathia. Au micro de We, the people, Helen Loraine Kramer explique qu’elle a été ensuite élevée par ce Mr. Hyde, qui lui a caché ses véritables origines. Ils ont d’abord vécu en Angleterre, avant de déménager aux Etats-Unis, dans le Michigan. La vérité éclate au jour lors de banales démarches administrative. Alors qu’un organisme lui réclame un certificat de naissance, celui qu’elle a toujours pris pour son père lui révèle alors sa vraie identité, et l’histoire de son sauvetage.
Pourquoi Hyde n’a-t-il pas restituée la fillette à sa vraie famille à leur débarquement à New York ? Pourquoi lui imposer ensuite cette vie d’errance et de secret ? Parce que lui-même se cache. Le mystérieux « Mr Hyde », explique Helen Loraine Kramer à la radio, n’est autre que Thomas Andrews, un des constructeurs du Titanic que l’on pensait lui aussi décédé dans le naufrage. Le médecin de bord du Carpathia, apprenant la présence de cet éminent personnage parmi les rescapés lui propose de l’abriter dans sa propre cabine. Thomas Andrews n’est pas le seul à bénéficier de ce refuge. Il y retrouve Joseph Bruce Ismay, le président de la White Star Line. L’homme qui avait décidé de la construction du Titanic. Ce dernier, explique encore Helen Loraine Kramer, aurait payé Andrews pour qu’il disparaisse et ne puisse jamais témoigner que le Titanic allait trop vite ou d’éventuelles malfaçons dans la conception du navire. Et Andrews passe le reste de son existence en cavale, entrainant la petite Loraine de ville en ville. Au cours de leurs pérégrinations, ils recevront à nouveau la visite d’Ismay, et même de George Allison, le frère d’Hudson, qui aurait lui aussi payé Andrews pour qu’il continue de cacher Loraine et l’empêcher ainsi d’hériter de la fortune de ses parents.
Après son témoignage sur les ondes, Kramer se tourne vers la justice pour récupérer sa véritable identité. Et son héritage. Elle charge un avocat, Arthur Flynn, de poursuivre la famille Allison. L’homme de loi ne peut produire le témoignage du mystérieux « Mr Hyde » : celui-ci est décédé peu de temps après avoir révélé son secret à « sa fille ». En revanche, Flynn et sa cliente prétendent détenir le journal intime d’Andrews. Malgré la menace de le rendre public, la famille Allison lui oppose une fin de non-recevoir. Ce combat va durer dix années, jusqu’à la mort de Flynn, en 1951. A ce moment-là, subitement, la rescapée prétend que ses dossiers et le journal d’Andrews ont été détruits dans un incendie. Que signifie ce revirement soudain ? N’était-elle qu’un affabulatrice ? Dans quel but a-t-elle alors imaginé cette rocambolesque histoire ? Helen Loraine Kramer emporte les réponses à ces questions dans sa tombe, le 26 mars 1992. Mais l’affaire Loraine Allison n’est pas pour autant enterrée avec elle, à Sacramento.

La petite Loraine Allison (à gauche) et Helen Loraine Krmaer. Inutile de chercher une quelconque ressemblance. L'AND est formel : ce n'est pas la même personne.

La petite Loraine Allison (à gauche) et Helen Loraine Kramer. Inutile de chercher une quelconque ressemblance. L’AND est formel : ce n’est pas la même personne.

En 2012, à l’occasion du centenaire du naufrage du Titanic, Loraine Allison réapparait subitement. Son nom surgit partout sur des forums internet dédiés au transatlantique. Ces messages émanent tous d’une certaine Debrina Woods, qui n’est autre que la petite-fille d’Helen Loraine Kramer. Elle prétend avoir retrouvé une valise pleine de documents laissés par sa grand-mère et prouvant sa filiation avec la famille Allison. Woods créée également un site internet, laststitanicmystery.com, consacré au « dernier mystère du Titanic ». Elle y rend compte de son combat pour la vérité et y annonce la parution d’un livre aux révélations fracassantes. Dans un esprit de conciliation, Debrina Woods propose cependant aux descendants des Allison d’organiser une rencontre. En vain. Les avocats de la famille lui signifie une sèche fin de non-recevoir et lui demande de cesser son harcèlement. La justice devra également intervenir pour empêcher la petite-fille d’Helen Loraine Kramer de disperser les cendres de son aïeule sur la tombe des Allison à Chesterville.
En 1940, lorsque Kramer déclare au micro de We, the people qu’elle est la fillette rescapée du Titanic, il n’existe aucun moyen scientifique de confirmer ou infirmer ses dires. En 2012, en revanche… Après près de deux ans de nouvelles polémiques, Tracy Oost, médecin légiste de l’Université Laurentienne au Canada et spécialiste de l’histoire du transatlantique décide de tirer l’affaire au clair une bonne fois pour toutes. Si Debrina Woods est bien une héritière des Allison par sa mère, il sera facile de le démontrer en comparant son ADN mitochondrial, (celui qui passe par la ligne maternelle) à celui d’une descendante de Bessie. Le Dr Oost, , secondé par quelques « titanicologues » acharnés, monte un comité d’enquête baptisé « Allison Loraine Identification Project », et demandent aux deux parties de prendre part à un test génétique.
Si du côté de la famille Allison, Sally Kirkelie, petite-nièce de la mère de Loraine, accepte de se soumettre à l’examen, Debrina Woods refuse catégoriquement. Le comité d’enquête parvient cependant à convaincre sa demi-sœur, Deanne Jennings, née de la même mère, et qui possède donc le même lien génétique avec Helen Loraine Kramer. Le résultat montre, sans aucun doute possible, qu’il n’existe aucune filiation entre les Kramer, les Woods et les Allison. Plus d’un siècle après le naufrage du paquebot de luxe, la dernière grande énigme – ou supercherie – du Titanic était enfin résolue.

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1 réponse

  1. PONZO Myriam dit :

    super article intéressant !

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