La chanson maudite poussait les gens au suicide

Voilà des heures qu’au-dessus de sa tête, tourne en boucle et à tue-tête, la même rengaine. Excédé, l’homme pose son journal, et, jetant un regard noir vers le plafond, hurle : « Assez ! Ça suffit ! »
Sa femme sort de la cuisine…« Il lui est peut-être arrivé quelque chose », dit-elle.« C’est plutôt qu’elle est sourde comme un pot », répond le mari et mettant les mains en porte-voix en direction du plafond, il crie à nouveau : « Arrêtez cette musique ! » « C’est la chanson suicide, reprend la femme avec un air grave. On devrait aller voir… »
Le couple monte à l’étage et tambourine à la porte. Rien. Personne ne répond, en revanche, derrière le panneau de bois, la chanson joue toujours, inlassablement. Cette fois, le couple est inquiet. Tout cela n’est pas normal. Ils appellent la police. Lorsque les secours enfoncent la porte, ils découvrent une femme assise dans son fauteuil. Sa tête est renversée, ses yeux sont clos. Elle ne respire plus. A côté d’elle, on découvre un flacon de barbituriques vide. Sur le gramophone, un 78 tours tourne et répète inlassablement : « Je mourrai un dimanche… je mourrai un dimanche… »

Un portrait glamour de Rezsö Seress. A droite, le jeune musicien, tout juste débarqué à Paris, demande son chemin à un agent.

Un portrait glamour de Rezsö Seress. A droite, le jeune musicien, tout juste débarqué à Paris, demande son chemin à un agent.

La chanson s’intitule Sombre Dimanche. Elle a été écrite par une journée froide et maussade de décembre 1932. Dans sa mansarde parisienne, Rezsö Seress, un jeune homme d’origine hongroise, laisse ses doigts glisser sur les touches de son piano. Mais le cœur n’y est pas. Rezsö vient de se disputer une nouvelle fois avec Dorottya, sa fiancée. La chambre est encore pleine des mots de leur querelle : Dorottya l’a sommé de trouver un vrai travail. Il a répondu qu’il serait compositeur de chansons ou clochard ! Elle a pris son manteau et a claqué la porte. A présent, Rezsö reste seul. Dans sa tête, une petite musique prend forme, triste et mélancolique… Il note les quelques mesures que son chagrin vient de lui dicter. Puis il jette un coup d’œil par la fenêtre et aperçoit les lourds nuages gris. Alors, au-dessus de la partition, il inscrit ces mots : Sombre dimanche.

La partition de la chanson suicide, accommodée depuis à toutes les sauces (de g.à dr.) en version originale hongroise, jazz avec Artie Shaw, punk-rok avec Anna Aliena, et un hommage japonais à Billie Holiday.

La partition de la chanson suicide, accommodée depuis à toutes les sauces (de g. à dr.) en version originale hongroise, jazz avec Artie Shaw, punk-rock avec Anna Aliena, et un hommage japonais à Billie Holiday.

Trente minutes plus tard, la rengaine est achevée. Dès le lendemain matin, Rezsö l’envoie à un éditeur, à Budapest, la capitale de son pays natal. Quelques semaines d’attente et Rezsö reçoit enfin la réponse tant espérée : pour la première fois de sa vie, une de ses musiques est acceptée ! Le poète hongrois Laszlo Javor a été chargé de mettre des mots sur sa mélodie. Fou de joie, Seress écrit à Dorrotya une lettre pour lui demander de revenir. Il glisse une des partitions fraîchement imprimée de sa chanson dans l’enveloppe.
Les mois passent, sans que la belle ne donne de nouvelles. A Budapest, cependant, Sombre Dimanche connaît un succès plutôt inattendu : une certaine Esther Kish s’est donné la mort en avalant des cachets. Mais avant de commettre l’irréparable, elle a placé une copie de la partition de Sombre Dimanche sur son oreiller. Quelques temps plus tard, Laslo Ledig, un employé de banque de 33 ans, se tire une balle dans le cœur après avoir passé la nuit à écouter la chanson. Et ce n’est pas fini ! En février 1936, Joseph Keller, un cordonnier, est retrouvé pendu dans sa boutique. A côté de son corps, les policiers découvrent une feuille de papier sur laquelle le désespéré a rédigé ses derniers mots : « Sombre dimanche. Mon coeur et moi avons décidé de mettre fin à tout cela. Bientôt il y aura des bougies et des prières, je le sais. Dites leurs de ne pas pleurer, je suis content de m’en aller. » Dans un cabaret, un jeune homme s’approche de l’orchestre et demande aux musiciens de jouer Sombre Dimanche. Après avoir écouté quelques mesures, il sort dans la rue et se tire une balle en pleine poitrine. On retire une jeune noyée des eaux glacées du Danube, que trouve-t-on dans son poing serré ? La partition de Sombre Dimanche, bien sûr ! Les autorités hongroises, après le dix-huitième suicide, décident d’interdire la chanson. Trop tard, hélas…
Malgré la malédiction qui semble peser sur cette chanson, de nombreux interprètes l’ont inscrite à leur répertoire. Bon Allen, Hal Kemp, Paul Robeson à la belle voix grave et même la grande Billie Holiday l’ont interprétée sans que de nouvelles morts ne soient à déplorer.
En France, Jean Marèze en a déjà fait une adaptation pour la grande chanteuse réaliste Damia. Et la série noire reprend. A Berlin, un jeune homme rentre chez lui et se plaint que la musique sinistre l’obsède. Il se donne la mort d’une balle dans la tête. Une semaine plus tard, toujours dans la capitale allemande, une vendeuse de confection pour femme se pend. A Rome, un garçon de course entend un mendiant fredonner l’air maudit. Il saute de son vélo, donne son argent au clochard et saute dans le Tibre. A New York, une jeune dactylo se suicide… Ses dernières volontés ? Que l’on joue Sombre Dimanche à ses funérailles.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, la BBC interdit d’antenne la version chantée par Billie Holiday, jugée trop démoralisante pour les troupes engagées. (La station de radio anglaise n’a rediffusé Sombre Dimanche pour la première fois qu’en 2002.)
Le compositeur est le premier à souffrir de cette renommée macabre…
« Cette gloire fatale me fait mal, confie Rezsö Seress à un journaliste, six ans après l’avoir écrite. J’ai mis toute la tristesse de mon coeur dans cette chanson. Je pense que d’autres y ont trouvé un écho à leurs propres blessures. »

Quel point commun existe-t-il entre Billie Holiday, Damia, Sinead O'Connor, et Serge Gainsbourg ? Ils ont tous mis Sombre dimanche à leur répertoire.

Quel point commun existe-t-il entre Billie Holiday, Damia, Sinead O’Connor, et Serge Gainsbourg ? Ils ont tous mis Sombre dimanche à leur répertoire.

Quelque temps plus tard, des policiers viennent frapper à sa porte. Ils sont porteurs d’une terrible nouvelle : Dorrotya, qui n’avait jamais repris contact avec lui, s’est empoisonnée. A-t-elle, elle aussi, été victime de Sombre Dimanche ? L’histoire ne le dit pas. La chanson maudite devait pourtant faire une dernière victime : Rezsö Seress lui-même. Début 1968, le compositeur âgé de 78 ans s’est défenestré depuis son appartement de Budapest. Ayant survécu à la chute, acharné à mourir, il s’est pendu, le 12 janvier, à l’hôpital où il était soigné. Depuis, Serge Gainsbourg ou encore Sinead O’Connor ont interprétée sans conséquence fâcheuse, comme si la malédiction s’était éteinte avec son créateur.

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