Sa jumelle invisible est la mère de ses enfants

Adn : combien de procès, combien de décisions de justice se sont joués sur ces trois lettres ? Depuis que l’homme a appris à lire le code caché au cœur des cellules de son corps, on ne compte plus les affaires résolues ou tranchées par la génétique. On l’utilise pour prouver qu’un meurtrier est coupable, ou au contraire pour blanchir un innocent… C’est encore l’Adn qu’on appelle à la rescousse lorsqu’une adolescente affirme être la fille d’un acteur célèbre… L’Adn est devenue la reine des preuves, l’argument irréfutable. Une banale affaire de garde d’enfant va peut-être remettre tout cela en cause.
L’affaire se déroule début 2002. Lydia Fairchild, 26 ans, enceinte de son troisième enfant, se sépare de Jamie Townsend. Elle fait alors une demande d’allocations et l’administration, comme c’est la règle dans l’Etat de Washington, lui demande ainsi qu’à son ex-compagnon de se soumettre à des tests génétiques afin de vérifier la filiation de sa progéniture. Imaginez la stupeur de Lydia Fairchild lorsqu’elle reçoit les résultats du laboratoire : les expertises confirment que Jamie Townsend est le géniteur, mais prétendent qu’elle n’est pas la mère !
L’administration, qui a reçu une copie des résultats, en déduit que Lydia Fairchild a tenté de monter une escroquerie aux allocations et la poursuit pour fraude. Et les services sociaux la convoquent aussitôt.
— Ils m’ont bombardée de questions, a raconté Lydia Fairchild à la chaîne de télé américaine ABC. Ils me répétaient « mais qui êtes-vous ? » Mais je n’avais aucun doute, je savais bien que j’avais porté mes enfants dans mon ventre, et que je l’ai avais mis au monde.
Cela n’empêche pas les services sociaux de menacer la malheureuse de lui retirer la garde de ses enfants en cas d’escroquerie avérée. Lydia Fairchild s’empresse de produire les actes de naissances officiels, émanant des hôpitaux où elle a accouché. Mais les juges ne les regardent même pas. Des papiers, c’est facile à falsifier, n’est-ce pas ? Alors qu’il est impossible de tricher avec son code génétique. De nouveaux tests sont alors effectués. Ils confirment les premiers examens : Lydia Faitchild n’a aucun lien génétique avec son fils et sa fille.
Plus incroyable encore : comme Lydia Fairchild arrive au terme de sa grossesse, le juge ordonne qu’un témoin assermenté assiste à l’accouchement. Le jour où elle met au monde son troisième bébé, un agent de police est donc présent dans la salle de travail. A peine le bébé a-t-il poussé son premier cri que le témoin assermenté recueille un échantillon du sang de la mère, et un autre de l’enfant afin de procéder à de nouvelles expertises. Deux semaines plus tard, les résultats tombent, toujours aussi incompréhensibles : les experts affirment que le bébé de Lydia Fairchild n’est pas son enfant !

Lydia Fairchild et sa grande famille. Elle a eu un quatrième enfant depuis la découverte de son cas étrange.

Lydia Fairchild et sa grande famille. Elle a eu un quatrième enfant depuis la découverte de son cas étrange.

Le jeune femme, comme elle le racontera plus tard sur ABC, est au bord du désespoir.
— Je m’asseyais à table avec mes enfants, et j’éclatais en sanglots. Ils me regardaient et me demandaient : « qu’est-ce qui ne va pas maman ?’ Ils venaient vers moi pour me faire un câlin, et je ne pouvais rien leur expliquer puisque je ne comprenais rien moi-même.
La situation en est à ce stade, inextricable, lorsque l’avocat de Lydia Fairchild tombe sur un article publié dans le New England Journal of Medecine. Le magazine, daté du 16 mai 2002, relate le cas de Karen Keegan. Cette enseignante de 52 ans devait subir une transplantation rénale. Ses trois fils, tous majeurs, étant donneurs volontaires, les médecins ont effectué des tests de compatibilité. C’est alors qu’ils se sont rendu compte que deux des garçons de Karen Keegan n’avait pas le même Adn que leur mère. Selon l’article, d’autres recherches effectuées plus tard pour élucider cette bizarrerie, ont démontré que Karen Keegan possédait deux codes génétiques différents. Celui contenu dans les cellules sanguines par exemple n’est pas le même que celui qu’on retrouve dans d’autres tissus. Karen Keegan est ce que les scientifiques appellent une « chimère » en référence à la créature de la mythologie composée avec des animaux différents.
Comment cette bizarrerie est-elle possible ? Les savants pensent que l’hypothèse la plus vraisemblable est celle-ci : une femme produit deux ovules, que nous allons appeler A et B. Les deux ovules sont fécondés chacun par un spermatozoïde distinct, 1 et 2. Les deux ovules fécondés A1 et B2 devraient donner naissance à des faux jumeaux. Sauf que dans des cas extrêmement rares, comme ceux de Lydia Fairchild et de Karen Keegan, les deux ovules fécondés fusionnent en un embryon hétérogène possédant à la fois l’Adn A1 et B2. On a recensé à ce jour une trentaine de chimères dans le monde.

Karen Keegan, une autre chimère.

Karen Keegan, une autre chimère.

Après avoir pris connaissance de l’article du New England Journal of Medecine, les juges ont ordonnés de nouvelles expertises. Cette fois, les tests ont été élargis à tout le cercle de la famille. On a pu vérifier ainsi que les enfants de Lydia Fairchild possédaient bien le patrimoine génétique que leur grand-mère maternelle. Et un frottis des muqueuses utérine a permis le localiser un Adn correspondant à celui de ses trois enfants. La jeune femme était bien une chimère et sa « jumelle invisible », qui n’existait que dans ses ovaires, était, en quelque sorte, la mère des ses enfants. Après seize mois d’enfer, Lydia a pu récupérer une vie sereine avec sa famille… et ses allocations.

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2 réponses

  1.  Nous attendons le prochaine article avec impatience. A. T.

  2. Cyril Guinet dit :

    Pour ne pas le manquer, ce prochain article, il vous suffit de vous abonner, en entrant simplement votre e-mail, en bas à gauche de la page d’accueil. 🙂

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