Une auto, une moto, et un stylo : une erreur judiciaire réparée grâce à une rédaction

De tous les élèves penchés sur leur composition française, Philippe semble le plus concentré. Il ne cherche pas l’inspiration par la fenêtre, comme son camarade au fond de la classe. Il ne suce pas le bout de son porte-plume, comme ce garçon en panne d’idées au premier rang. Au contraire, sa main va de l’encrier à sa copie avec la régularité d’un métronome. D’ailleurs, à peine le professeur a-t-il énoncé le sujet – « Vous avez assisté à un accident d’automobile. Racontez. » – que son visage s’est éclairé et qu’il s’est aussitôt mis à rédiger.
« Une petite automobile rangée bien sagement le long du trottoir ammorce un démarage », écrit-il. Amorce avec deux « m », démarrage avec un seul « r », Philippe fait deux belles fautes d’orthographe dès la première ligne. Mais lisez la suite de cette histoire et vous verrez qu’il mérite bien d’être pardonné.
« Le conducteur, après s’être assuré d’un ultime coup d’œil au rétroviseur qu’aucun véhicule n’arrive derrière lui, lance sa voiture. »
Pourquoi le sujet inspire-t-il tellement le jeune Philippe ? Tout simplement parce qu’il y a un an à peine, le garçon a vraiment assisté à un carambolage. L’incident l’a impressionné au point de s’inscrire dans sa mémoire avec une précision photographique. Et au moment de passer l’examen d’entrée à l’Ecole technique de Puteaux, il se sent capable d’en restituer les moindres détails.
Un an plus tôt, Philippe, 14 ans, abandonne un instant ses devoirs de classe pour admirer par la fenêtre de sa chambre le spectacle de la rue. Quatre étages plus bas, la Route de la Reine, à Boulogne-Billancourt est quasiment déserte. Seul un couple se dirige vers une 4 CV Renault garée juste en bas de l’immeuble. Philippe voit l’homme ouvrir la portière côté passager à sa compagne avant d’aller s’installer ensuite au volant.
Un bruit de moteur, au loin, fait lever la tête au garçon. C’est une moto qui arrive à vive allure, chevauchée par deux personnes, et aussitôt Philippe devine qu’elle risque de percuter la voiture. Quelques secondes plus tard, un crissement de pneus et un fracas de tôle froissée, lui donnent, hélas, raison. La moto emboutit la 4 CV par l’arrière. La voiture fait un tête-à-queue et s’immobilise au milieu de l’avenue. Sous la violence de la collision, les deux motards sont éjectés de la selle de leur engin qui, roue avant explosée et fourche vrillée, continue sa course en glissade.
Philippe voit alors le conducteur jaillir du véhicule et se précipiter vers les deux hommes qui gisent ensanglantés sur le bitume. Des badauds accourent, de l’angle de la rue d’Aguesseau, à 200 mètres de là. Quelques instants plus tard, une ambulance et un car de police secours arrivent toutes sirènes hurlantes. Enfin, les deux blessés sont évacués.
Tandis que Philippe, pâle comme craie, retourne à ses leçons, la confusion la plus totale règne sur le trottoir. Autour du couple à la 4 CV, un cercle s’est formé.
— J’ai tout vu ! s’écrie un homme. Vous avez fait demi-tour sur l’avenue et coupé la route à la moto !
Et pointant un doigt accusateur vers la femme, il ajoute :
— Si ces deux gars ne survivent pas, vous aurez leurs morts sur la conscience !
— Mais ce n’est pas moi qui conduisais ! répond la femme. Je n’ai pas le permis. Je n’ai jamais conduis de ma vie !
Deux autres témoins, pourtant, déclarent également aux policiers avoir vu une silhouette féminine derrière le volant. M. Cormier, le conducteur de la 4 CV intervient avec énergie. Mais la mauvaise foi des témoins le met hors de lui. Il s’emporte. Ses explications, sous le coup de la colère, s’embrouillent et les policiers finissent par trouver son attitude suspecte.
Si bien que le 15 octobre 1957, Mme Cormier se retrouve devant la 14e chambre correctionnelle pour y répondre de coups et blessures involontaires. Malgré la déposition de son mari, qui assure une fois de plus qu’il était bien au volant au moment de l’accident, malgré la plaidoirie de Me André Weil-Curiel, grand avocat et grand résistant pendant la guerre, elle est condamnée à six mois de prison avec sursis. Elle doit aussi s’acquitter d’une provision de 200 000 francs au bénéfice des deux victimes, en réparation des dommages causés. Autant dire qu’elle et son mari sont ruinés. Seule la Providence pourrait les sauver.
La Providence, pour les époux Cormier, a des cheveux bruns ébouriffés, des joues rondes, des yeux rieurs et s’appelle Philippe. Le garçon rentre chez lui, triomphant, avec un 15/20 en composition française. Il ignore bien évidemment, que cinq jours plus tôt, la justice a fait saisir les meubles des Cormier et que ces derniers sont au désespoir. Lui, il est tout heureux de montrer son devoir à son père. Ce dernier prend la copie et commence sa lecture. Et soudain, il se lève et sort de la pièce comme frappé d’une illumination subite. A son retour, il brandit un journal.
— Une moto, un 4 CV, la Route de la Reine ! Je savais bien que cela me disait quelque chose.
Il relit le compte-rendu de l’audience qui a vu condamner Mme Cormier et le compare à la rédaction de son fils.
— Tu es sûr de ce que tu as écrit dans ton devoir : l’homme était bien au volant ? demande-t-il au garçon.
— Sûr et certain, papa.
— Alors ces pauvres gens ont été injustement condamnés. Il faut contacter leur avocat d’urgence.
Le père de Philippe écrit aussitôt à Me Weil-Curiel. Quelques semaines plus tard, un juge convoque l’adolescent et saisit son devoir. Datée antérieurement à l’audience, et signée par un enseignant, la rédaction est reçue comme preuve valable par le tribunal.
Et c’est ainsi, que le 15 décembre 1957, Mme Cormier peut être innocentée et sa condamnation annulée. Pour la première, et peut-être unique fois dans l’histoire de la justice française, la rédaction d’un écolier permettait d’éviter une terrible erreur judiciaire.

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