Elle devient nymphomane après un accident de tramway

Un beau jour de 2012, Tony Asaro s’installe derrière son ordinateur pour se mettre en chasse d’une histoire. Tony est un des fondateurs de la Fogg Theatre Compagny de San Francisco, et il souhaite monter une comédie musicale racontant une chronique typique de sa ville, un épisode qui ne pourrait s’être déroulé nulle part ailleurs. Son idée est la suivante : trouver un fait divers ayant pour décor le Golden Gate bridge, le Quai des pécheurs, la baie, ou encore les collines de Frisco, et s’en inspirer pour écrire le scénario d’une pièce.
Tony Asaro lance son moteur de recherche et entre les mots « San Francisco » et « fantôme ». Puis il fait une deuxième tentative, associant cette fois le nom de la ville à « scandales politiques », avant de faire un essai avec « scandales sexuels ». Sur son écran, s’affiche alors un article du San Francisco Bay Guardian compilant dix affaires scabreuses… La troisième retient immédiatement son attention : dans les années 60-70, une jeune femme affirma être devenue nymphomane et avoir eu des rapports sexuels avec des centaines d’inconnus à la suite à un accident de tramway.
Bingo ! C’est exactement ce cherche Tony Asaro : une histoire se déroulant dans un des hauts lieux touristiques de la ville, facilement adaptable et réalisable avec un casting restreint. Une histoire scabreuse aussi, susceptible d’attirer le public au Fogg.
J’ai tenté de joindre Tony Asaro[1] au théâtre et je lui ai laissé des messages sur sa page facebook. J’aurais aimé savoir de quelle façon il avait adapté cette histoire. Pourquoi il a confié l’écriture de la pièce à Kirsten Guenther ? Comment il avait documenté son récit ? Quelle place tenait le cadre historique : A l’époque, la mini-jupe et la pilule contraceptive révolutionnent les mœurs. Les hippies prônent l’amour libre et les femmes revendiquent le droit de disposer de leur corps. Comment l’affaire Gloria Sykes a-t-elle été perçue dans ce contexte ?
Hélas, Tony Asaro n’a pas donné suite à mes appels et en absence de réponse de sa part j’en suis réduit aux suppositions. Le seul indice en ma possession, c’est l’image ci-dessous. J’ai l’impression qu’on va tourner en gaudriole une affaire plus complexe et plus douloureuse qu’il n’y parait à première vue.

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Image pour la promotion pour la comédie musicale sur le site du Fogg.

Le procès de Gloria Sykes s’ouvre le 30 mars 1970. Grover Lewis, célèbre journaliste américain[2], couvre les débats pour The Village Voice, un magazine branché new-yorkais. Il décrit, au début de son article, le brouhaha qui emplit la salle du tribunal de San Francisco, au moment celle dont tout le monde parle depuis des jours, dans les bars ou à la sortie de l’église, apparaît dans ces lieux d’ordinaire si solennel. Il est amusant de noter que Grover Lewis écrit cela lui évoque, déjà, une farce digne de Broadway.
Escortée par son avocat, Me Marvin Lewis – c’est un hasard s’il porte le même nom de famille que le reporter du Village Voice – Gloria Sykes traverse le prétoire et vient s’asseoir sur le banc des parties civiles. Pour réparer le préjudice qu’elle estime avoir subi, elle réclame à la compagnie de transport de la ville, la somme de 500 000 dollars.
Le procès débute par l’élection du jury. Me Lewis élimine les candidats qui lui semblent avoir des préjugés envers sa cliente. Un certain Alfred Schmurman affirme avec ironie qu’il accorderait autant de crédit à cette histoire si on lui disait que la plaignante est devenue subitement frigide. Lewis le récuse aussitôt. Il en fait de même avec une femme entre deux âges qui, alors qu’il l’interroge lui répond qu’elle ne croira jamais qu’un simple accident puisse transformer la personnalité de qui que ce soit. Finalement, huit femmes et quatre hommes sont désignés pour composer le jury que Gloria Sykes va devoir convaincre.
Le président Melvyn L. Cronin ouvre à présent le dossier d’instruction qui se trouve devant lui. N’en déplaise aux amateurs de détails croustillants, ce sont les circonstances de l’accident que le juge commence à lire.
Les faits remontent à six ans. Le 29 septembre 1964, Gloria Sykes, originaire de Dearborn Heights, dans le Michigan, vient sur la côte ouest pour donner des cours de danse au Studio Fred-Astaire, où elle a été engagée. Profitant d’une journée de repos, la jeune femme de 23 ans visite la ville, notamment ses célèbres collines. Pour cela, elle choisit d’emprunter le pittoresque funiculaire qui remonte Hyde Street. Le drame se produit au niveau du croisement entre Chesnuet Street et Lombard Street, alors que le véhicule a effectué les trois quarts de la montée. Les freins de l’engin cèdent et le tram plonge en marche arrière. Gloria est projetée sur la chaussée. Sa tête heurte un poteau électrique. Lorsqu’on la relève, elle souffre de plusieurs contusions et d’un œil au beurre noir, d’un hématome à la tête et de plusieurs contusions sur les jambes. En apparence, rien de grave.

En juin 1954, un tram, typique de San Francisco, tourner dans Powell Street.

En juin 1954, un tram, typique de San Francisco, dans Powell Street.

Après à ce choc, cependant, Gloria Sykes est la proie d’irrépressibles pulsions qui la poussent à se jeter entre les bras de dizaines d’inconnus. L’année précédente le procès, elle aurait eu une centaines d’amants. Pour elle, il ne fait aucun doute que cette nymphomanie subite est due à l’accident.
« Ma cliente n’est pas une débauchée qui essaye de vous berner et vous faire payer pour ses turpitudes », plaide Me Lewis. L’avocat aimerait poursuivre dans cette voie, et expliquer aux jurés quel genre de jeune femme est sa cliente. Mais il a face à lui un procureur pugnace, M. Taylor, qui s’écrie « objection ! » chaque fois qu’il tente d’évoquer le passé de la jeune femme. Et comme le juge Cronin lui donne à chaque raison, Lewis est coincé.
Pour que les jurés sachent que sa cliente, avant cet accident, n’avait rien d’une dépravée, l’avocat profite d’une suspension de l’audience pour donner une interview aux journalistes. L’avocat se doute bien que les jurés tomberont à un moment ou à un autre sur ces gazettes rapportant ses propos. Ils y liront alors que Gloria Sykes est une jeune femme plutôt prude, sans être chaste. Elle fréquente régulièrement, mais sans excès, le temple protestant. Dans son passé, les enquêteurs ont retrouvé quelques petits amis, mais aucun d’eux n’a jamais remarqué chez elle un goût immodéré pour le sexe.
De retour dans le prétoire, l’avocat décrit la souffrance qui découle de la nymphomanie de sa cliente : Gloria Sykes, rappelle-t-il, a contracté plusieurs maladies (heureusement guéries), a dû subir un avortement, et a tenté de mettre fin à ses jours. Elle suit toujours une psychothérapie. Pour fournir des éléments tangibles permettant aux enquêteurs de vérifier ses déclarations (identités et adresses de ses amants fugaces par exemple), elle a dû tenir, sur les conseils des médecins, un journal de ses aventures, car elle souffre de pertes de mémoire et ne se souvient d’aucun nom, ni même d’un prénom de ses partenaires d’un moment.
Pour le procureur Taylor, qui défend les intérêts de la ville, si Gloria Sykes a un comportement sexuel excessif, c’est de la faute à la pilule contraceptive, qu’elle prend depuis 1965. Malvin Lewis rétorque que cette contraception n’est pas la cause, mais la conséquence : elle est obligée de la prendre à cause de sa nymphomanie.
On peut lire dans le compte rendu des débats du Chronicle, journal de San Francisco, l’explication des médecins que Me Lewis fait défiler à la barre des témoins. Selon eux, le choc à la tête aurait « libéré des souvenirs restés cachés jusque-là dans le placard le plus profond de son esprit. » De quoi s’agit-il ? Nous en arrivons au moment où, sans aucun doute le procès bascule. Le président Cronin annonce que la cour va auditionner les 44 enregistrements de Gloria Sykes, réalisés sous hypnose. Dans la salle pétrifiée, résonne alors la voix de la jeune femme. On l’entend exprimer sa souffrance et ses angoisses, gémir, pleurer, hoqueter et raconter les sévices sexuels dont elle a été victime pendant son enfance. Une blessure qu’elle avait enfouie au plus profond d’elle-même et qui, selon les experts psychiatres, est remontée à la surface à la faveur du choc à la tête.
Quelques instants plus tard, les jurés se retirent pour délibérer. À leur retour, Gloria Sykes est absente. Ces deux jours et demi de procès ont eu raison de ses forces et elle n’a pas eu le courage de revenir dans la salle pour entendre le verdict. C’est par la bouche de son avocat qu’elle a su que les jurés l’avaient entendue. Pour eux, elle n’est pas une débauchée ou une malade mentale, mais une victime. En conséquence, ils ont condamné la société de tramway à lui verser la somme de 50 000 dollars, le dixième de ce qu’elle réclamait.

L'affiche de la comédie musicale La nymphomane du funiculaire.

Un tramway grimpant sur une paire de gambettes : l’affiche de la comédie musicale La nymphomane du funiculaire.

Gloria Sykes n’a fait, par la suite, aucun commentaire. Elle a disparu et n’a plus jamais donné de nouvelles d’elle. On sait qu’elle a quitté la Californie et qu’elle a voyagé pendant quelque temps. Peut-être, aujourd’hui, a-t-elle appris qu’à San Francisco, son histoire est devenue une comédie musicale, intitulée The Cable Car Nymphomaniac (La nymphomane du funiculaire), qui doit se jouer du 1- janvier au 1er février 2015, au Fogg de San Francisco.
Article mis à jour le 21 décembre 2014
[1] PS : Tony Asaro, Kirsten Guenther, si vous lisez cet article, sachez que je suis toujours intéressé par une interview. Après tout, Le Caneton Déchaîné est un modeste média, mais c’est le seul à avoir annoncé votre pièce en France.
[2] Philippe Garnier lui a consacré un livre : Freelance, Grover Lewis à Rolling Stone, Ed. Grasset, 2009.

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