Claude Gritti : « Depuis 150 ans, tout le monde avait oublié les petits bagnards de l’île du Levant »

Cet interview vient en complément de l’article précédent, mais peut se lire indépendamment.

Située en face du massif des Maures, dans le Var, l’île du Levant fait partie, avec ses voisines Port-Cros et Bagaud, des îles d’Or. Une légende médiévale assure qu’elles doivent ce nom aux pommes d’or qui poussaient sur leur sol. C’est plus sûrement de leurs rochers piqués de mica et de schiste qui brillent au soleil qu’elles tirent leur appellation.
Le Levant a une longue histoire. La présence de nombreux pirates rendit l’île du Levant longtemps inhospitalière et quasi inhabitée. Après la Seconde guerre mondiale, l’armée française s’établit sur cette mince arrête rocheuse de 8 km de long sur 1 km de large pour y poursuivre les recherches sur les fusées V1 et V2 allemandes. A partir de cette date, les abords de l’île furent prohibés. Aujourd’hui encore, le Centre d’Essais de la Méditerranée y effectue des tirs de missiles et de torpilles. Les cartes routières indiquent que l’île du Levant (à l’exception de la pointe ouest, devenue un centre naturiste dans les années 70) est une zone interdite.
Sur la côté, juste en face, au Lavandou, à Bormes-les-Mimosas ou à Hyères, la présence de cette base militaire fait courir les histoires les plus folles : l’île du Levant, c’est l’île mystérieuse. La rumeur assure, par exemple, qu’un sous-marin y été envoyé par le fond et repose avec son équipage complet. On raconte aussi qu’on y a découvert un bagne d’enfants et qu’on y retrouve régulièrement des petits crânes… Cette histoire-là est vraie.
Dans son bureau du Lavandou, au milieu des livres d’histoire de France, des encyclopédies sur les bateaux et les cartes marines, Claude Gritti nous conte cette épopée…

Le Caneton Déchaîné : Comment avez-vous découvert ce bagne d’enfants dont tout le monde avait oublié l’existence ?

Claude Gritti : On pourrait dire que c’est le mistral qui m’a révélé cette affaire. Depuis longtemps, je souhaitais établir la toponymie de l’île du Levant. Je craignais que les noms qui avaient traversé les siècles, comme la pointe du Titan ou le cap des Grottes par exemple, soient perdus à jamais. Pour en connaître l’origine, j’interrogeais régulièrement les pêcheurs du coin. Un jour que le vent soufflait à plus de 150 km/h sur la mer, ces derniers n’avaient pas pu sortir les bateaux. Ils étaient tous réunis sous le platane de la Ramade, au Lavandou, pour discuter. Je suis allé les saluer. La tempête était évidemment au coeur de leurs discussions… A un moment, l’un d’eux, Marius Bret, a évoqué « les enfants du Levant ». Je lui demandais des précisions : « De quels enfants parles-tu, Marius ? » Et il me répond, comme si cela allait de soi : « ceux du pénitencier… » Et il me raconte qu’il existait jadis un bagne où des centaines d’enfants avaient été déportés, et où des dizaines y auraient laissé leur vie.

A partir de là, commence votre longue enquête…

Je suis allé d’abord aux services de documentation de la Marine de Toulon, puis aux archives départementales de Draguignan. Je ne comptais ni mon temps ni les kilomètres. J’ai même demandé à un de mes fils de m’aider à éplucher les archives. J’ai fini par mettre la main sur les registres dans lesquels étaient consignés les noms et les jours d’arrivée des petits détenus de l’île du Levant. J’ai trouvé les tableaux de punitions, des rapports de l’administration sur le logement, la nourriture ou encore l’habillement. J’ai même retrouvé des courriers. Et petit à petit, j’ai pu reconstituer leur histoire.

La fiche du jeune détenu Jean Devillaz, retrouvée par Claude Gritti. Vous pouvez lire l'histoire de ce garçon ici.

La fiche du jeune détenu Jean Devillaz, retrouvée par Claude Gritti. Vous pouvez lire l’histoire de ce garçon ici.

Il ne vous manquait plus que d’aller sur place, sur l’île du Levant, vérifier vos découvertes…

Oui, mais c’était purement et simplement impossible, à cause de la base militaire.

Vous avez fini par y accéder, grâce à un sacré coup de chance.

Le 25 août 1987, je pêchais au large du Levant. Soudain, un hélicoptère de l’armée vient tourner autour de mon bateau. Je distingue quatre militaires dans le cockpit. Le copilote me montre une pancarte sur laquelle il est écrit : « Zone militaire. Eloignez-vous ». Le souffle du rotor faisait valdinguer tout mon matériel de pêche alors, pour toute réponse, je fais un mouvement d’humeur avec le bras dans leur direction. Ce signe que l’on comprend dans toutes les langues et qui veut dire « aller vous faire voir ». Et d’un coup, la turbine de l’engin fait un drôle de bruit, l’hélico penche. J’ai juste le temps de me jeter sur le côté au moment où il s’écrasait en mer…

Cet accident, qui fort heureusement n’a pas fait de victime, vous ouvre les portes du Levant…

J’ai récupéré les quatre militaires à bord de mon bateau et je les ai raccompagnés sur l’île. A l’arrivée, ils ont expliqué que je leur avais sans doute sauvé la vie. Le commandant de la base est venu en personne me remercier. Alors j’en ai profité. « Commandant, j’ai une faveur à vous demander, lui ai-je dit. J’aimerais visiter l’île. »

Il a accepté, malgré le secret qui entoure les essais de missiles ?

A conditions que je sois escorté par des militaires. Depuis le temps que je faisais des recherches sur le pénitencier, j’en connaissais le plan par cœur. Je leur ai raconté l’histoire des petits forçats, en leur montrant où se trouvaient les dortoirs, les ateliers, la fontaine au milieu de la cour… En contrebas d’un talus, j’ai reconnu la porte qui menait aux cachots.

Dans quel état était-ce ?

L’armée avait construit ses bâtiments sur les ruines du pénitencier, il n’en restait pas grand-chose. En revanche, les militaires n’avaient pas utilisé les caves creusées dans la roche. Tout était resté en l’état. Sur le mur du fond, il y avait encore l’anneau auquel on enchaînait les punis. J’étais très ému. Plus encore lorsque nous sommes rendus au cimetière. Les militaires ignoraient tout de l’existence du bagne et ils ne comprenaient pas pourquoi ils trouvaient des crânes d’enfants sommairement enterrés…

Le cimetière de l'île du Levant. Les militaires dy trouvaient souvent des ossements affleurant le sol.

Le cimetière de l’île du Levant. Les militaires y trouvaient souvent des ossements affleurant le sol.

Grâce à votre enquête dans les archives, vous le saviez, vous…

C’est une terrible histoire. Au 19e siècle, le compte de Pourtalès, un riche Suisse, a acheté l’île pour la transformer en colonie agricole, c’est-à-dire une sorte de centre pour jeunes délinquants. Le comte a fait construire un château sur les hauteurs de l’île, pour lui et sa famille, et les bâtiments du pénitencier en contrebas. Puis il a recruté d’anciens militaires, des sous-officiers de bataillons d’Afrique du Nord, comme gardiens. J’aime autant vous dire que ce n’était pas des tendres.

Et les enfants bagnards, qui étaient-ils ?

Des vagabonds, des orphelins, des chapardeurs. Des petits laissés-pour-compte qu’on ne voulait plus voir dans les rues de Paris. Le premier convoi est arrivé en février 1861. Ils avaient traversé le pays à pieds ! C’est-à-dire 850 km !

Comment étaient-ils traités ?

On les faisait trimer comme des bêtes. Pensez que ces pauvres gosses ont construit une retenue d’eau pour la colonie, défriché 400 hectares de maquis, planté et entretenu un potager et des vergers… Ils étaient aussi mal nourris : la soupe se composait de légumes secs, le plus souvent des fèves, et 1,875 kg de viande pour 100 détenus !

Et la discipline ?

Horrible ! Les gardiens étaient en sous-nombre et comme ils avaient peur d’être débordés, ils faisaient régner la terreur. Ils frappaient les gosses à coup de férules sur les doigts. Les corvées pleuvaient et pour les plus pensionnaires les plus récalcitrants, il y avait les cachots.

Que devenaient les enfants dans de telles conditions ?

D’abord, de vraies brutes. Les plus grands terrorisaient les plus faibles et faisaient régner la loi du plus fort. Les petits, pour se défendre, devenaient des « espies », c’est-à-dire des espions qui mouchardaient tout aux gardiens.

Ils n’essayaient pas de s’évader ?

Si bien sûr. Les registres de punitions indiquent de nombreuses tentatives. Une fois, des gosses se sont même jetés à la mer sur un radeau constitué d’une porte à laquelle ils avaient arrimé des sacs remplis d’écorce de chêne liège. Il y a eu de violentes révoltes aussi, et il a fallu faire appel aux militaires basés sur Port-Cros, l’île voisine, pour rétablir l’ordre.

La mutinerie du 2 octobre 1866 est particulièrement terrible…

Ce soir-là, la tension était à son comble. Quelques temps auparavant, des prisonniers de la colonie de Saint-Antoine, en Corse, avaient été transféré sur l’île du Levant. Les deux communautés, les Corses et ceux du Levant, ne cessaient de se défier. Après le repas du soir, alors qu’un orage s’abat sur l’île, tous les gosses se ruent dans la cour. Ils brisent les vitres, arrachent les arbres, et saccagent tout sur leur passage. Les gardiens sont débordés. Des grands en profitent pour s’introduire dans la réserve. Après avoir bien bu et bien mangé, ils attirent quatorze petits dans la cave, quatorze « espies » qui ne se méfient pas et se jettent sur la nourriture. C’est alors que les grands mettent le feu. Les gamins sont pris au piège. Quand ils tentent de fuir, les grands qui montent la garde, les repoussent dans le brasier.

C’est horrible !

Ils restent là à contempler le spectacle. Un gardien qui essaye de porter secours aux petits, est maîtrisé et les brutes lui cassent une jambe pour l’immobiliser. Le feu s’est propagé à tout le bâtiment. Quatre jours plus tard, quand les militaires sont venus, une fois de plus, pour ramener le calme, les ruines fumaient encore. Des quatorze petits, il ne restait que des débris calcinés.

Il n’y a pas eu de sanctions ?

L’enquête a permis d’identifier seize des incendiaires. On les a inculpés d’incendie, de rébellion, et d’assassinats. Ils ont écopé de lourdes peines aux assises. On a aussi renvoyé le gardien chef et l’administration a ordonné trois inspections annuelles à la suite de cet épisode tragique. Mais dans le fond, cela n’a pas changé grand-chose. La malnutrition, les coups, les épidémies ont continué à faire des ravages…

Quand le pénitencier a-t-il fini par être fermé ?

Le 23 novembre 1878. Ce jour-là, le vapeur de la marine Le Robuste est venu récupérer les 149 détenus survivants. Un télégramme expédié à 18 heures fait foi : « Jeunes détenus de l’île du Levant arrivés ce soir à Toulon, déposés à la maison d’arrêt, rien de nouveau. » Cinq enfants ont été libérés à leur arrivée sur le continent, 144 autres ont été dispersé dans différentes prisons.

Claude Gritti, devant la stèle qui à fait ériger à la mémoire des enfants du bagne.

Claude Gritti, devant la stèle qu’il a fait ériger à la mémoire des enfants du bagne.

Quant aux petits bagnards morts sur l’île, vous avez voulu leur rendre hommage…

J’ai profité de mes bonnes relations avec les militaires pour leur demander l’autorisation faire ériger une stèle à leur mémoire. On est allé chercher une énorme pierre de fer, à l’autre bout de l’île et on l’a remorquée jusqu’au cimetière où reposent les enfants. J’ai fait graver une plaque sur laquelle figurent tous les noms de ces pauvres gosses. Il y en a 99… C’était très émouvant. Un militaire, de sa propre initiative et sur son temps libre avait fabriqué une croix de métal… On l’a scellée au sommet du monument.

Les enfants du Levant, de Claude Gritti est paru aux éditions JC Lattès.

Vous aimerez aussi...

4 réponses

  1. Hé bien ! Quelle histoire atroce ! Pourtant le nom de cet île est tellement porteur d’espoir…

  2. ACAR dit :

    Une question SVP pour M. Claude GRITTY :
    je recherche, sans succès à ce jour, des informations concernant Monsieur « MEMIN GIRAUDEAU » qui s’est illustré
    pour ses actes d’héroisme dans les années 1940-1945.
    Pouvez-vous m’aider SVP ?
    Y-a-t-il un site internet où je pourrais trouver des informations ?
    Merci

    • Cyril Guinet dit :

      Cher Monsieur, vous n’avez pas laissé de moyen de vous joindre pour vous répondre. Pourriez-vous nous communiquer vos coordonnées ? (cliquez sur la petite enveloppe, en haut à gauche, en face de la ligne SUR LES RESEAUX », merci).

  1. 27 mars 2016

    […] (Interview de M. Gritti sur le blog le caneton déchaîné: ici) […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *