Christian Delporte : « Maisie Renault est une résistante à la fois très ordinaire, et très extraordinaire »

Début 1947, May Renault, que tout le monde dans sa famille appelle Maisie, commence la rédaction de ses souvenirs de déportée. En août, elle a terminé son manuscrit. Elle le confie à son frère Gilbert, que tout le monde dans la résistance appelle Colonel Rémy, lui demandant d’ordonner son texte et de le découper en chapitres. Ce dernier, après avoir lu le récit de sa sœur, lui rend tel quel. La grande misère paraît en 1948 et remporte le Prix Vérité, attribué par le journal Le parisien libéré, pour récompenser un témoignage vécu. Et après ? Rien ! Le livre de Maisie Renault tombe dans l’oubli le plus total. Jusqu’à ce que Christian Delporte, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines, et les Editions Flammarion ne le tire du néant.

Le Caneton Déchaîné : Comment avez-vous découvert le livre de Maisie Renault ?

Christian Delporte : Par hasard, chez un libraire des Puces de Saint-Ouen. Je ne connaissais même pas l’existence de ce texte. Maisie Renault est très peu citée dans les travaux ou les ouvrages des historiens spécialistes des camps. Je l’ai ouvert, j’ai commencé à lire et immédiatement, j’ai pensé qu’il fallait absolument le ressusciter.

Qu’est-ce qui vous a ému à ce point dans le texte de Maisie Renault ?

C’est un texte clinique, poignant. Très accessible, totalement dénué de style ou d’effets littéraires. Il n’y a pas de tentative d’analyse. Maisie Renault rapporte le quotidien du camp, dans son toute son humanité : la solidarité, l’amitié entre ces femmes détenues. Elle n’a pas cherché à devenir écrivain, et encore moins la célébrité. Elle a écrit son livre, et puis c’est tout. D’ailleurs, on a l’impression qu’elle a davantage écrit pour celles qui sont restées là-bas que pour elle-même.

En 1948, le jury du Parisien libéré, bouleversé, lui décerne le Prix Vérité. Comment expliquer que La grande misère soit ensuite tombée dans l’oubli ?

Les premiers soldats arrivant à Buchenwald avaient été pris de nausée. Ils ont senti la mort, l’horreur, avant de la voir. Einsenhover, – à l’époque chef d’Etat-major général des Forces armées des Etats-Unis – a insisté pour qu’on prévienne les journalistes. Pour qu’ils voient et qu’ils témoignent à leur tour. Il fallait raconter, dénoncer, mais comment ? Jusqu’où pouvait-on montrer l’horreur ? D’un autre côté, les gens avaient eux aussi souffert de la guerre et de l’Occupation. Ils avaient un pays à reconstruire et ils voulaient passer à autres choses. Quand des images de camps apparaissent aux actualités du cinéma, des gens criaient au scandale et s’indignaient que l’on diffuse de telles horreurs alors qu’il y avait des enfants dans la salle. Tout cela a contribué à faire peser une véritable chape de plomb sur l’histoire des camps. Ce n’est pas seulement Maisie Renault, mais toute la déportation qui tombe dans l’oubli dans les années d’après-guerre.

Pourtant, quand les déportés sont rentrés, ils ont bien dû raconter ce qu’ils avaient vécu…

Les survivants se sont exprimés, mais on ne les a pas entendus. Quand ils ont dit « on a souffert, on a eu faim… », on leur a répondu : « Nous aussi on a souffert et on a eu faim. » Chacun avait sa souffrance. En outre, à leur retour, les déportés avaient un sentiment de culpabilité. Ils pensaient à ceux qui n’avaient pas pu revenir et ils se demandaient comment reprendre le cours d’une vie normale après l’enfer qu’ils avaient connu. On le sent dans le livre de Maisie Renault. Il faudra attendre les années 60 et 70, pour que le traumatisme devienne soudain saillant. Et encore, on parlait alors beaucoup, et c’est normal, de la Shoah, mais on oublie les déportés français.

Maisie Renault lors de la remise du Prix Vérité en 1948.

Maisie Renault lors de la remise du Prix Vérité en 1948.

Quand on évoque la déportation, on cite Auschwitz, Dachau, mais rarement Ravensbrück, le camp où était détenue Maisie Renault…

Aujourd’hui, en raison de l’ampleur de la Shoah, Auschwitz symbolise effectivement l’horreur de l’univers concentrationnaire. C’est aussi parce que c’est sur ce site qu’on a retrouvé le plus de traces et de preuves des crimes nazis. A la libération, en France, on parle plutôt de Buchenwald, parce que c’est là que les Français étaient envoyés, et que des personnalités qui y ont été déportées, comme Léon Blum (Président du Conseil du Front populaire). Ravensbrück est un camp de concentration réservé aux femmes : les prisonnières politiques, mais aussi ce qu’on appelait les « détenues familiales », c’est-à-dire les épouses, les sœurs, les mères de résistants ou de saboteurs… Il y avait peu de Françaises, peut-être est-ce pour cela qu’il est moins connu en France. Mais aussi parce que sa situation géographique, au nord de Berlin,  fait qu’il est parmi les derniers libérés.

Maisie Renault y est déportée en août 1944. A ce moment-là, les Alliés, débarqués en Normandie, marchent sur Paris, (qui sera libéré le 26 août). La défaite du IIIe Reich paraît acquise. Paradoxalement, ce n’est pas à l’avantage de Maisie Renault et de ses 300 camarades.

C’est même le contraire. Ravensbrück était, à l’origine, un camp de travail. Un camp de la mort lente par l’épuisement. Mais, parce qu’ils ont peur que l’on découvre les horreurs qu’ils ont commises, les SS se sont lancés dans une vaste opération d’extermination. Ils ne veulent laisser aucun témoin derrière eux. Quand Maisie Renault arrive à Ravensbrück, la machine à exterminer s’emballe, les meurtres sont perpétrés sur une grande échelle. Sur les 300 femmes déportées en même temps que Maisie, 17 seulement ont échappé à la mort.

En lisant ce livre, on est frappée par le courage de cette femme, son dévouement, son abnégation…

Elle s’est sacrifiée, toujours. Pour sa famille d’abord. Maisie est issue d’une famille nombreuse, dix enfants. Elle a 18 ans lorsque son père meurt brutalement. Elle abandonne alors ses études pour aider sa mère qui ne peut seule subvenir aux besoins de ses frères et sœurs. C’est encore son dévouement qui fait qu’elle est arrêtée, puis déportée. Son frère, Gilbert, « Colonel Rémy » de son nom de résistant, fondateur de la Confrérie Notre-Dame, était traqué par la Gestapo. Les Allemands savaient tout de lui, hormis son adresse. C’est pour cette raison que Maisie est arrêtée. Maisie est interrogée, et on imagine dans quelles conditions, mais elle ne le trahira pas. C’est encore son esprit de sacrifice qui la fait tenir à Ravensbrück : pour sa petite sœur Isabelle, déportée en même temps qu’elle.

MaisieCopenhague

Evacuées, les survivantes de Ravensbrück arrivent à Copenhague : « Accueil chaleureux de tous; déjeuner dans une salle fraîche, aux tables recouvertes de nappes bien blanches. Des fleurs, du café, du pain, du lait ! Nos yeux regardent… extasiés ! » raconte Maisie Renault dans son livre.

Issue d’une famille catholique bretonne, elle est elle-même très croyante. Est-ce que sa foi l’a aidée à survivre ?

Elle est marquée par sa culture catholique. Parfois, ça l’aide, parfois elle bascule dans le doute. En même temps, elle n’est pas du genre à tendre l’autre joue, et peut faire le coup de poing pour se défendre.

Qu’est-elle devenue après la guerre ? 

Dans l’imaginaire des gens, la déportée est presque toujours une jeune fille. Quand elle part pour Ravensbrück, Maisie est une femme de 37 ans. C’est une résistante, à la fois très ordinaire, et très extraordinaire. A son retour, elle est couverte d’honneurs : Croix de guerre avec deux citations, commandeur de la Légion d’honneur sans oublié le Prix Vérité pour son livre. Mais elle reprend le cours de sa vie normale, modeste, discrète, fidèle à ses valeurs… Elle a témoigné dans les écoles parfois. Un de ses neveux m’a envoyé deux textes qu’elle a écrits pour expliquer la déportation aux élèves. Une seule rue porte son nom, à Vannes dans le Morbihan. Et encore, tardivement, puisque cela date de 2009 seulement.

MaisieCouv

La grande misère, de Maisie Renault, récit présenté et annoté par Christian Delporte, éditions Flammarion.

No Comments

Commenter