Le juge, le condamné à mort et la pendule

« Elle arrive ! Elle est là ! » La rumeur enfle soudain et agite la petite foule qui défile devant le palais de justice de San Antonio, dans le Texas, ce lundi 16 août 2009 ; une vingtaine de personnes qui tournent inlassablement devant les objectifs des caméras des journalistes, en brandissant des pancartes sur lesquelles on peut lire « Justice pour Michael », « Virez le juge Keller » ou encore « Sharon Keller = Sharon Killer ».
Sans un regard pour les manifestants, Sharon Keller, une petite femme brune, élégante dans son gilet blanc à rayures marine, s’engouffre dans le tribunal, ses avocats sur ses talons. Les reporters tendent en vain leurs micros dans sa direction. Sharon Keller, présidente de la Cour d’appel pénale, la plus haute juridiction de l’Etat du Texas, n’a rien à déclarer. Aucune explication à donner sur ce qui s’est passé deux ans plus tôt. Selon certains de ses pairs, il s’agit pourtant d’une faute professionnelle inadmissible…

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Des manifestants attendent Sharon Keller de pied ferme devant le tribunal de San Antonio, le 19 août 2009. Au centre de la photo du haut, Scott Codd, militant au sein d’une association abolitionniste, grâce à qui j’ai pu écrire cet article.

25 septembre 2007, dans sa cellule de la prison de Huntsville au Texas, Michael Richard, 48 ans, attend son exécution programmée le soir même à 18 heures. Michael Richard est loin d’être un ange : il est accusé d’avoir, en 1986, assassiné Marguerite Dixon, une infirmière de 53 ans et mère de sept enfants pour lui voler sa fourgonnette et un poste de télévision.
Lors de son procès, ses avocats ont tenté de le défendre arguant que la loi américaine prohibe l’exécution de déficients mentaux. Or, Michael Richard possède un QI inférieur à 64. Il est illettré. Il a, en outre, été abusé sexuellement par son père lorsqu’il était enfant. Tous ces arguments n’empêchent pas le jury de condamner l’accusé à la peine capitale. Les avocats de Richard font casser ce premier verdict et obtiennent un nouveau procès. En vain. Michael Richard écope à nouveau de la peine de mort. Appel, recours, procédure : tandis que ses défenseurs ferraillent pour lui sauver la vie, le condamné reste enfermé vingt ans dans le couloir de la mort de la prison de Huntsville. Jusqu’au 25 septembre 2007 : cette fois, ses avocats ont épuisé tous les recours possibles et imaginables et ils ne peuvent plus rien tenter pour le sauver. C’est alors que se produit un incroyable rebondissement.
La cour suprême des Etats-Unis annonce, pile ce jour-là, qu’elle va examiner « la constitutionnalité de l’injection mortelle », méthode utilisée pour les exécutions dans certains Etats américains. L’injection létale, telle qu’elle est pratiquée aux Etats-Unis, consiste à injecter successivement au condamné trois produits. La première seringue contient du thiopental, un anesthésique. La deuxième, du bromide de pancuronium, un paralysant musculaire. Enfin, la troisième injection contient du chlorure de potassium censé stopper les battements cardiaques du condamné en soixante secondes. Le problème, c’est que l’anesthésique de la première phase a une durée d’action très courte. Si on n’injecte pas rapidement les deux autres produits, il ne fait plus effet et le supplicié meurt dans d’atroces souffrances. Des autopsies réalisées sur des condamnés à mort exécutés par injection létale ont établi que de nombreux suppliciés n’étaient pas endormis lorsque le poison mortel leur a été injecté. Selon les experts, la douleur est alors équivalente à celle ressentie par une personne jetée vivante dans les flammes. En attendant de statuer, la Cour suprême suspend donc toutes les exécutions à travers le pays.
En apprenant cette nouvelle, les avocats de Michael Richard se mettent aussitôt au travail. Il leur reste alors quatre heures pour rédiger une demande de sursis avant l’exécution de leur client. Une véritable course contre la montre s’engage.
A 16 h 45, les avocats sont prêts à envoyer leurs conclusions. C’est alors que leur système informatique tombe en panne. Impossible d’expédier le moindre courriel. Un technicien tente de réparer le système, mais il annonce que les manipulations prendront un bon quart d’heure…
Les avocats téléphonent aussitôt à la Cour d’appel, située à Austin, c’est-à-dire à environ 200 km, et ils expliquent la situation. Ed Marty, avocat général à la Cour, prend l’appel. Les avocats lui demandent quelques minutes de délais, pour envoyer leurs conclusions. Selon eux, à 17 h 20, au plus tard, soit une vingtaine de minutes après l’heure de fermeture des bureaux de la Cour d’Appel, le document sera dans un ordinateur du tribunal. Mais il faut qu’un magistrat le réceptionne, le signe, et transmette à la prison de Huntsville l’ordre de stopper l’exécution de Michael Richard. Ed Marty transmet aussitôt leur requête à sa supérieure hiérarchique, la juge Sharon Keller.
— Le tribunal ferme à cinq heures, lui répond-elle.
Il est hors de question qu’elle patiente.
Un peu plus d’une heure plus tard, derrière les hautes murailles de briques rouges surmontées de miradors de la prison de Huntsville, règne un silence impressionnant. La cour de promenade est déserte. Tous les prisonniers ont été reconduits dans leurs cellules. Le temps est comme suspendu.
Cinq gardiens pénètrent dans le cachot de Michael Richard et lui entravent les mains. Au moment où ils sortent dans le couloir et prennent la direction de la cellule d’exécution, le gardien qui marche en tête crie les trois mots fatidiques : « Dead Man Walking ! » (le mort est en marche)
Michael Richard entre dans la pièce. Les gardiens le guident jusqu’à la table en forme de croix. Ils l’aident à s’allonger et lui sanglent le torse, les jambes et les bras. Quelques minutes plus tard, la première aiguille s’enfonce dans le bras du condamné… A 20 heures passées de 23 minutes, Michael Richard est déclaré mort. Il est le 26e homme exécuté en 2007 au Texas.
Au tribunal d’Austin, sitôt connu, le refus de Sharon Keller déclenche un véritable tollé. Des centaines d’avocats expriment leur colère devant le cynisme de la présidente de la Cour d’appel pénale. Ils déposent une plainte et demandent qu’elle soit destituée.
Sharon Keller est, finalement, appelée à comparaître le lundi 16 août 2009 devant une commission d’éthique. Le juge David Berchelmann, nommé spécialement par la Cour suprême du Texas, est chargé de diriger les débats prévus pour durer trois ou quatre jours.

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A gauche : Sharon Keller, lors de l’audience du 19 août 2009. A droite : Michael Richard, condamné à mort et exécuté.

Dans l’acte d’accusation, la commission disciplinaire reproche à Sharon Keller d’avoir eu « un comportement délibéré et obstiné, non conforme à l’accomplissement rigoureux de sa tâche » et d’avoir « jeté le discrédit public sur l’institution de la justice ». On apprend également que ce n’était pas la première fois de sa carrière que Sharon Keller décidait de sacrifier l’équité à la fermeté. Dans le cadre d’une autre affaire, elle avait déjà refusé de prendre en compte des analyses ADN qui innocentait un détenu accusé de viol et du meurtre d’une jeune auto-stoppeuse. L’homme avait été libéré, des années plus tard, après l’intervention de Georges Bush, alors gouverneur du Texas, qui lui avait accordé sa grâce.
Dans le cas de Michael Richard, que dit Sharon Keller pour sa défense ? Eh bien, elle rejette toute responsabilité. Elle rappelle que le condamné, avant d’être exécuté, avait bénéficié de deux procès, deux appels directs, deux procédures de contestation au civil dans l’Etat et trois audiences civiles fédérales de contestation. En clair, il a eu sa chance. En outre, Sharon Keller met en doute la réalité des problèmes informatiques invoqués par les avocats de Michael Richard.

Réélue en 2012, Sharon Keller a conservé son poste de magistrate.
Réélue en 2012, Sharon Keller a conservé son poste de magistrat.

Jeudi 20 août 2009, après quatre jours de débats, le procès de la présidente Keller s’est achevé mais la décision finale ne fut rendue qu’en février 2010. Six mois de réflexion qui tranchent singulièrement avec les quelques minutes de sursis que Sharon Keller a refusé à un homme qui allait mourir. Le tribunal a finalement décidé qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre la présidente du tribunal d’Austin. Entre temps, les neuf « sages » – c’est moi qui pose ces guillemets – de la Cour suprême avaient décidé que les exécutions par injection étaient bien constitutionnelles et parfaitement légales.

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