Heinz et Henriette : L’histoire d’amour qui sauva le port de Bordeaux

Arrivée sur le port de la Lune, ainsi nommé parce qu’à cet endroit le fleuve forme une boucle qui évoque un croissant de lune, la jeune fille met pied à terre, dépose sa bicyclette bleue sur le sol pour s’assoir sur le bord du quai de la Garonne. Le regard fixé sur l’horizon, elle attend. Ce beau dimanche de juin 1941, il est prêt de 11 h 30 lorsque soudain, une voix dans son dos la fait sursauter. « Bonjour mademoiselle. Vous ne pouvez pas rester ici. C’est une zone interdite ! », lui intime la voix que teinte un fort accent allemand. La jeune fille se retourne, entre surprise et angoisse, pour découvrir un soldat jeune, grand, mince, aux yeux clairs, et portant l’uniforme de la Kriegsmarine. Sans doute ce dernier devine-t-il la crainte qu’il lui inspire et veut-il la tranquilliser puisqu’il ajoute aussitôt : « Pas peur, mademoiselle. » A demi rassurée, la jeune fille explique alors au sous-officier la raison de sa présence sur le quai interdit : elle est venue voir le mascaret.
Le soldat ignorant de quoi il s’agit, la jeune fille lui explique alors le phénomène rare, qui se produit lorsqu’une forte marée montante, freinée par les flots du fleuve, forme une onde qui remonte le cours de la rivière. Quelques minutes plus tard, effectivement, ils contemplent tous les deux une vague venue de la mer qui remonte la Garonne à contre-courant. « C’est fantastique ! On dirait que la rivière coule à l’envers », s’exclame le soldat avec l’air émerveillé d’un enfant.
Quelques minutes plus tard, avant de se quitter, la jeune fille et le soldat échangent leurs prénoms : Henriette. Heinz. Pressée de questions, la jeune fille révèle même qu’elle travaille chez un négociant de vins du quartier Saint-Michel, dans le centre historique de la ville.
Henriette avait 18 ans lorsque, le 30 juin 1940, les troupes allemandes sont entrées à Bordeaux. Avec son père, elle s’était rendue place des Quinconces où la foule s’était massée pour voir avec angoisse les blindés et les troupes de la Wehrmacht prendre possession de la ville. « Sales boches ! » avait lâché son père. Et voilà qu’aujourd’hui, au moment où elle ramasse sa bicyclette bleue, Henriette sent son cœur s’emballer dans sa poitrine. Elle a beau savoir que l’homme est un ennemi de son pays et qu’elle n’a pas le droit de le trouver séduisant, au fond d’elle-même, elle espère que la chance le placera à nouveau sur son chemin.

Heinz et Henriette, à l'époque de leur rencontre, en 1941.

Heinz et Henriette, à l’époque de leur rencontre, en 1941.

Henriette et Heinz devaient se revoir, bien sûr. Bordeaux n’est pas une ville assez grande pour deux cœurs qui se cherchent. Trois jours après leur rencontre sur le port de la Lune, Heinz, usant de son autorité de sous-officier allemand, se procure auprès de la préfecture les adresses de tous les négociants du quartier Saint-Michel qu’il entreprend aussitôt de visiter les uns après les autres. N’obtenir aucun résultat dans les huit boutiques qu’il visite, ne le décourage pas. Pas plus que le crachin qui tombe sur Bordeaux le lendemain. Malgré la pluie, il se remet en quête de la jeune fille du port de la Lune. Il pousse la porte du Vigneron, un marchand de vin situé au rez-de-chaussée d’une maison bourgeoise à l’enseigne, évidemment, rouge bordeaux. « Bonjour Mademoiselle, dit-il en reconnaissant Henriette. Il fallait que je vous revoie. » Et lorsqu’il lui propose de l’emmener au bord de la mer, le dimanche suivant, sur sa moto, la jeune fille accepte aussitôt. Elle sait pourtant, que pour Heinz, comme pour elle, cette promenade est à haut risque. Obsédés par la pureté du sang allemand, les nazis ont en effet promulgué des lois raciales, à Nuremberg en 1935, prohibant les relations amoureuses entre les Allemands et les races inférieures « non aryennes ». Cette amourette pourrait envoyer Heinz devant un tribunal militaire allemand. Elle-même, s’expose à la colère de son père, sans oublier les représailles de la part de la Résistance qui s’en prend volontiers à ceux qui « fricote avec l’ennemi ».
Après cette première sortie, et malgré l’interdit et la menace, les deux amoureux prennent l’habitude de se promener ensemble. Heinz en profite pour raconter sa vie à Henriette. Originaire d’un milieu ouvrier protestant de Dortmund, Heinz Stahlschmidt a 14 ans, en 1933, lorsque Hitler accède au pouvoir. En 1937, après la mort de son père, il s’engage dans la marine. Deux ans plus tard, la guerre éclate. Affecté sur le cuirassé Blücher, Heinz connait un premier naufrage, le 9 avril 1940, dans le fjord d’Oslo lors de l’opération Weserübung, nom de code de l’attaque de l’Allemagne nazie contre le Danemark et la Norvège. Rescapé de justesse, Heinz sombre une nouvelle fois, le 21 juin 1940, alors qu’il se trouve sur un bateau de pêche réaffecté dans la défense côtière. Le 2 septembre 1940, un transporteur de troupes dans lequel il a embarqué, est envoyé par le fond, entre le Danemark et la Norvège, par une torpille. Heinz s’en sort une nouvelle fois, parvenant à gagner la côte à la nage. 560 de ses camarades n’auront pas cette chance et périront dans les eaux froides du détroit de Skagerrak. Affaibli physiquement par ces multiples naufrages, Heinz demande une affectation à terre. Après avoir suivi une formation de quatre mois d’artificier durant quatre mois, il sort second de promotion et choisit la France. C’est ainsi qu’il est muté à Bordeaux, en avril 1941.
Plus le temps passe, et plus, Heinz et Henriette ont du mal à se séparer en fin de journée. Enfin, un soir, le couple n’a pas la force de se quitter. Après cette première nuit ensemble, dans une chambre de l’hôtel La Belle Epoque, il devient urgent qu’Henriette parle du jeune sous-officier allemand à ses parents. Qu’elle va être leur réaction ? Henriette ne peut pas l’imaginer. En premier lieu, elle se confesse à sa mère. Cette dernière lui demande simplement si elle est sûre de ses sentiments, craignant que sa fille souffre à cause de ce jeune homme. Quelques jours plus tard, au moment de passer à table, le père d’Henriette l’interpelle : « Ta mère m’a tout raconté, lui dit-il, les dents serrées. C’est dur pour moi, tu sais ! » Il boit un cognac, avant d’ajouter : « Invite ton fiancé à manger à la maison qu’on fasse connaissance. »

Le couple marche dans la rue. En 1949, ils peuvent enfin afficher leur amour et se marier.

Dans les rues de Bordeaux, en 1949, Heinz et Henriette peuvent enfin afficher leur amour.

Les mois passent. Malgré toutes les précautions qu’ils prennent pour tenir leur liaison secrète, les deux amoureux ont été repérés. Un commissaire de la police française s’est même chargé d’en informer Friedrich Willhelm Dohse, le redoutable chef de la Gestapo bordelaise, connu pour sa carrure – 1,90 mètres – et la sauvagerie dont il est coutumier lors des interrogatoires de prisonniers. Suspectant Henriette d’être chargée par la Résistance de soutirer des secrets militaires au Feldwebel Heinz Stahlschmidt sur l’oreiller, Dohse ordonne que l’on surveille les deux tourtereaux. Le rapport qu’il reçoit quelques jours plus tard est de nature à le rassurer. Heinz Stahlschmidt, qui parle plutôt bien la langue de Molière, a de bonnes relations avec les dockers français qui travaillent avec lui dans les dépôts d’armes A, B, C, D sur le port. Seul reproche formulé par ses officiers : il se montre parfois trop amical et trop conciliant avec la population. Pour le reste, c’est un bon élément, expert en explosifs, amateur de bon vin, qui fréquente le bar « L’Ancre d’or ». Quant à Henriette, il apparait que c’est une jeune Bordelaise sans histoire, employée chez un marchand de vin. Elle n’a aucun contact avec la Résistance connu. Ce n’est ni une Mata Hari, ni une prostituée. Pourtant, Dohse n’est pas convaincu. Et il décide d’aller vérifier par lui-même.
A peine l’homme, grand et portant un long manteau de cuir noir, est-il entré au Vigneron, qu’Henriette l’a reconnu. Malgré le sourire qu’il lui adresse, elle ne peut s’empêcher de frémir. Après avoir échangé quelques banalités sur le vin, Dohse ne cache plus le véritable but de sa visite. Le chef de la Gestapo révèle à Henriette qu’il est au courant de sa liaison avec le sergent Stahlschmidt. Il explique également être certain qu’elle n’a pas de lien avec la Résistance. Mais, avant de quitter la boutique, il la met en garde : si elle joue un double jeu, leur prochaine conversation aura lieu dans son bureau. Et aura un tout autre ton.
Lorsqu’elle rapporte la scène à Heinz, le soir-même, celui-ci devient blême. Comment Dohse peut-il être au courant de leur histoire d’amour ? Qui l’a renseigné ? Ont-ils été suivis ? Le sont-ils encore ? Quoi qu’il en soit, à partir de cet instant, sa décision est prise et il le répète à Henriette : après la guerre, il refuse de rentrer en Allemagne pour rester auprès d’elle. Le Débarquement de Normandie, le 6 juin 1944, conforte les deux amoureux dans l’idée que la fin du conflit est proche. Ne pouvant influer sur les événements, ils en sont réduits à se laisser porter par eux. En attendant, lorsqu’ils se retrouvent, c’est pour rêver de pouvoir bientôt s’aimer au grand jour. Mais un soir de la mi-août 1944, Heinz, l’air désespéré, annonce à Henriette qu’il a une révélation à lui faire… Si les Alliés continuent de progresser, lui explique-t-il, les Allemands devront évacuer Bordeaux. Mais avant cette retraite, il y aura beaucoup de morts. L’état-major allemand a donné l’ordre de détruire tous les sites stratégiques, et moyens de transports : la gare, le pont de chemin de fer, le port et, évidemment, l’impressionnante base navale construite par les Allemands.
Bordeaux présentait un intérêt stratégique important pour le Reich, notamment pour les opérations dans l’Atlantique. Au début de l’Occupation, vingt milles ouvriers – en majorité Français et réfugiés espagnols fuyant le régime de Franco – avaient été mobilisés sur le chantier. Dans l’ouvrage(1) qu’il consacre à l’histoire d’Henriette et de Heinz, l’historien Erich Schaake précise que 600 000 m2 de béton ont été coulés pour réaliser la base. Cette dernière avait été dotée d’un toit en métal pour la protéger des bombardements et reliée par un réseau tentaculaire de canalisations au dépôt de carburant. Le 17 janvier 1942, le premier U-boat, le U-178, arrivait à Bordeaux. Au mois d’octobre, la base abritait 22 sous-marins d’attaque et 21 « vaches à lait », surnom des sous-marins ravitailleurs. A la fin de la guerre, 104 bâtiments alliés envoyés par le fond figurent au tableau de chasse de la 12e flottille de la Kriegsmarine.
Dans son livre Bordeaux brûle-t-il ?(2) l’historien bordelais Dominique Lormier détaille le plan de sabotage allemand : Ernst Kühnemann, le commandant du port et de la base sous-marine, a fait disposer des bombes de 800 kg, tous les 50 m, entre le cours du Médoc et les Abattoirs. Depuis la fin juillet 1944, 10 km de quais sont minés de part et d’autre du pont de Pierre. Tout est prévu, y compris la date et l’heure de la destruction des installations portuaires : le 25 août à 12 h 30.
Rue de Raze, se trouve la clé du dispositif qui déclenchera l’enfer : un dépôt où sont conservés les détonateurs. Le sergent Heinz Stahlschmidt, en tant qu’expert artificier, a été désigné pour les mettre en œuvre le moment voulu. « Des milliers de gens vont mourir, explique Heinz à Henriette, mais si je refuse d’obéir, on me fusillera. »
Pour Heinz, il n’existe pas d’issu favorable. Soit il obtempère et fait sauter le port quitte à tuer des milliers d’innocents, soit il contrevient aux ordres et il finit devant le peloton d’exécution. Tous ses projets d’avenir, de maison, de vie commune avec d’Henriette, d’enfants s’évanouissent face à ce dilemme. Le jeune sergent ne va cependant pas hésiter longtemps. Dans les jours qui suivent, il prend contact avec la Résistance et propose de guider un commando d’homme jusqu’au hangar où sont stockés les systèmes de mises à feu.
Le 22 août, Heinz reçoit l’ordre tant redouté. Il doit installer les système de mises à feu. Aussitôt, il joint son contact dans la Résistance – un instituteur répondant au nom de Dupuy – et l’informe de l’urgence de la situation. Hélas, en si peu de temps, Dupuy ne peut réunir les moyens, en hommes et et armes, de mener la mission contre le dépôt. A 18 heures, Heinz enfourche sa bicyclette pour se rendre au bunker de la rue de Raze. Arrivé au poste de garde, il annonce aux sentinelles qu’il compte faire une dernière inspection des explosifs.
Au même moment, Henriette passe la soirée chez elle, en famille. Peut-être son père commente-t-il avec enthousiasme une grande nouvelle : Les chars de la 2e division blindée du général Leclerc sont aux portes de Paris. La guerre va enfin finir, il n’y a plus de doute. Le chef de la Gestapo Gohse, lui, participe à une réunion dans une maison bourgeoise, non loin du Palais de la Bourse, où se retrouvent régulièrement les officiers nazis et des collaborateurs influents de la région. Ce soir-là, on y reçoit un invité de marque : le Sturmbannführer Herbert Hagen. Ce nazi à l’antisémitisme chevillé à l’âme a fait pendre 50 otages, en octobre 1941, à Souges dans la Sarthe, et organisé les rafles de milliers de juifs à Paris en juin 1942.
Rue de Raze, Heinz en a fini avec son « inspection de dernière minute ». Il renvoie tous les dockers présents chez eux et s’arrange pour éloigner les sentinelles avant de quitter les lieux… Quatre minutes plus tard, une langue de feu déchire le ciel tandis qu’une gigantesque détonation fait trembler la ville. Le sergent Stahlschmidt, paniqué à l’idée d’être arrêté par la Gestapo, redouble d’effort sur son vélo. Place de Longchamp, sa chaîne saute et il est obligé de poursuivre sa fuite à pied. De son côté, Dohse, le premier moment de stupeur passé, s’est rué dans sa voiture. Son chauffeur fonce à présent en direction de la rue de Raze. Le père d’Henriette, quant à lui, comprenant qu’un dépôt de munitions allemand venait de sauter, s’est écrié : « C’est la Résistance ! » Sa fille s’est approchée de lui, livide. « Non. C’est Heinz ! », a-t-elle soufflé. En entendant les fusillades et le hurlement des sirènes au loin, elle ignorait si Heinz avait réussi à s’enfuir, s’il avait été capturé, et même s’il était encore vivant…
Elle ne pouvait pas savoir alors que l’homme qu’elle aimait avait été pris en charge par la Résistance. Jusqu’à ce qu’elle reçoive, quelques temps plus tard, ce billet : « Mon Amour, je voulais juste te dire que je suis en lieu sûr. Je voulais te dire autre chose, même si je suis peut-être malhabile pour l’exprimer (je suis un soldat, pas un poète). C’est à propos de nous deux. Je sais que je te connais que depuis peu, mais je t’aime profondément et de tout mon cœur. Et à jamais. » La lettre d’Heinz se terminait par une demande en mariage.
Epouser Heinz Stahlschmidt, Henriette l’avait espéré tout au long de la guerre. La paix revenue, cela lui paraissait à présent impossible : à la libération de Bordeaux, la jeune fille avait vu une femme traînée dans les rues : des brutes lui avaient rasé le crâne, promenée nue au milieu de la foule qui l’insultait. Des cris « Putain des boches », « Salope d’Hitler » et des crachats fusaient de toutes parts. Pour avoir aimé un soldat allemand, voilà le sort qui attendait Henriette…

Le 6 décembre 2000, Heinz Stahlschmidt avec Henriette à ses côtés, est nommé chevalier de la Légion d’honneur. Jusqu’alors, toutes ses demandes auprès du président de la République Valéry Giscard d’Estaing ou de son successeur François Mitterrand dans l’espoir d’être reconnu comme Résistant, étaient restées vaines. On lui a répondu que « ses faits de Résistance n’était pas avérés ».

C’était oublier la rébellion héroïque d’Heinz Stahlschmidt. La ville entière apprit bientôt que le jeune sergent de la Kriegsmarine avait risqué sa vie pour faire sauter les entrepôts et annihiler le plan de destruction de ses chefs. Cet acte de bravoure lui a valu, en 1947, d’être naturalisé Français. Deux ans plus tard, Heinz et Henriette pouvaient enfin se marier et vivre heureux.
Le 23 février 2010, Heinz Stahlschmidt qui avait fait franciser son nom pour devenir Henri Salmide, s’éteignait à l’âge de 90 ans. Le lendemain, le journal local titrait : « Bordeaux a perdu son sauveur ». Henriette, elle, avait perdu le grand amour de sa vie.

(1) Le journaliste et écrivain Erich Schaake a raconté l’histoire d’Henriette et de Heinz dans son livre L’Allemand qui sauva Bordeaux par amour (Michel Lafon, 2011).
(2) Dans Bordeaux brûle-t-il, La libération de la Gironde, 1940 – 1945 (Dossiers d’Aquitaine, 1998), l’historien Dominique Lormier retrace les années d’Occupation de Bordeaux et revient sur l’acte héroïque d’Heinz Stahlschmidt.

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1 réponse

  1. SALFATI DOMINIQUE dit :

    Quel plaisir de te lire à nouveau !
    Cette histoire d’amour aurait pu être banale sans le joug de l’Histoire. Elle aurait pu tourner au sordide à l’horreur. Or, elle prend un tour proprement extraordinaire. Un souffle profond de liberté et d’engagement dans les circonstances les plus sombres. Une bouleversante histoire, un couple magnifique… Merci Cyril

    Dominique

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